Dagan, Y. (2009). Les mots du sionisme: Retour aux sources. Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, 27(1), 133-146. https://www.cairn.info/revue-mil-neuf-cent-2009-1-page-133.htm.

 

« Pour l’Europe, nous formerons là-bas un élément du mur contre l’Asie ainsi que l’avant-poste de la civilisation contre la barbarie 1. » Cette phrase, tirée de L’État des Juifs de Theodor Herzl, est souvent citée pour illustrer le caractère colonialiste de l’entreprise sioniste.


De nombreuses études menées dans le cadre des Postcolonial Studies, surtout aux États-Unis et en Israël, s’appuient, dans leur critique du projet sioniste, sur les textes des chefs de file du mouvement, parmi lesquels ceux d’Herzl se prêtent tout  particulièrement à la démonstration : le sionisme serait ainsi un mouvement européen bien ancré dans la mentalité coloniale des années 1900 durant lesquelles il fut élaboré 2.

Il n’est pas dans mes intentions de nier l’intérêt et la pertinence de cette démarche, mais seulement d’en montrer les limites. Concentrée sur l’analyse de discours et la critique des textes à caractère idéologique, cette école ne porte guère  d’attention aux rapports de forces entre le mouvement sioniste et les autres acteurs du conflit, et en particulier les Arabes. De même, les dimensions matérielles de la réalisation du sionisme sont reléguées à l’arrière-plan. Ce faisant, les critiques les plus résolus du sionisme commettent la même erreur que leurs adversaires. En se contentant d’une histoire intellectuelle d’un certain type, ils tendent à isoler l’objet de leur réflexion et à le détacher de son existence matérielle, parfois au mépris même de la chronologie. Le débat historique devient alors un concours de citations coupées de leur contexte de production, comme dans d’autres débats historiographiques sur des sujets plus ou moins brûlants.

Je voudrais indiquer ici une piste susceptible d’ouvrir des perspectives pour une histoire intellectuelle du sionisme, construite sur une enquête lexicographique. Mais au préalable, je tâcherai de montrer que les mots, leurs emplois et leurs significations se trouvent au coeur de la polémique autour du caractère colonial de l’entreprise sioniste.
C'est la raison principale pour laquelle une vraie histoire de l’implantation sioniste ne peut avoir de sens qu’en prêtant une attention toute particulière à cette dimension constitutive de la vie sociale incarnée dans la langue, tant parlée qu’écrite.

Le sionisme, un mouvement colonisateur ?
La polémique, ayant surgi en Israël au début des années 1990 à la suite des travaux des nouveaux historiens et sociologues, est déjà suffisamment connue pour qu’il ne soit pas nécessaire de la commenter ici en détail 3. On se contentera d’en rappeler les principaux enjeux.
Il s’agissait d’une remise en cause des fondements du récit historique hégémonique israélien, autrement dit, d’une lecture critique contestant les présupposés idéologiques du paradigme officiel. Les thèmes traités par les nouveaux historiens peuvent être regroupés en quatre grandes catégories. Une première série de travaux portait l’accent sur la guerre de 1948. Alors que dans la thèse centrale de l’historiographie sioniste cet affrontement apparaît comme une guerre d’indépendancevoire de libération, les nouveaux historiens se concentrent sur l’expulsionmassive de la population autochtone. Plus de 500 villages raséset l’exil forcé de quelque 700 000 individus constituent, selon Ilan Pappé, une véritable épuration ethnique

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