En Birmanie, deux journalistes condamnés à sept ans de prison pour « atteinte au secret d’Etat »

Les reporters birmans de l’agence de presse Reuters ont été arrêtés alors qu’ils enquêtaient sur l’assassinat de musulmans rohingya par l’armée.

LE MONDE | 03.09.2018 à 07h44 • Mis à jour le 04.09.2018 à 06h35 | Par Bruno Philip (Bangkok, correspondant en Asie du Sud-Est)

Sept ans de prison pour avoir enquêté sur un massacre ! Ce verdict très lourd, prononcé lundi 3 septembre par un tribunal de Rangoun à l’encontre de deux journalistes birmans de l’agence de presse britannique Reuters, accusés de violations de « secrets d’Etat », illustre le plus clairement du monde la dérive désormais résolument antidémocratique de l’Etat birman.

Wa Lone, âgé de 32 ans, et Kyaw Soe Oo, 28 ans, avaient été arrêtés en décembre dernier alors qu’ils enquêtaient sur l’exécution sommaire par des soldats birmans de dix paysans rohingya dans le village d’Inn Din, situé dans l’Etat de l’Arakan. Les corps des dix suppliciés avaient été retrouvés après les massacres de masse perpétrés à partir du 25 août 2017 par les forces de sécurité contre les membres de cette minorité musulmane de l’Ouest birman. Ces derniers avaient été forcés de fuir par centaines de milliers au Bangladesh voisin pour échapper aux tueries.

Tout, dans cette affaire de « justice », démontre que les deux reporters ont été les victimes d’un piège tendu par la police birmane pour les incriminer alors qu’ils s’approchaient de trop près de la vérité : quelques instants avant leur arrestation, ils dînaient avec des policiers qui leur avaient remis des documents « secrets » à propos du massacre des dix Rohingya. Les deux journalistes avaient été appréhendés quelques instants plus tard par d’autres policiers qui « découvrirent » alors sur eux les documents en question…

En avril, un officier de police avait affirmé devant le tribunal qu’il était au courant qu’un gradé avait reçu l’ordre de « piéger » les deux reporters

En avril, l’officier de police Moe Yan Naing avait affirmé devant le tribunal où étaient jugés les deux journalistes qu’il était au courant qu’un gradé avait reçu l’ordre de « piéger » les deux reporters en leur « donnant des documents secrets ». Le policier a ensuite été condamné à un an de prison pour « violation du code de discipline ».

« Génocide »

Mais le juge Ye Lwin n’a rien voulu entendre de tout cela, ce qui se conçoit dans un pays où l’on ne peut imaginer que la justice soit indépendante du pouvoir : « Nous avons estimé que les coupables ont eu l’intention de nuire aux intérêts de l’Etat. Ils sont coupables en vertu de la loi sur la protection des secrets d’Etat », a-t-il énoncé. La loi en question date de la colonisation britannique et pouvait envoyer derrière les barreaux les deux journalistes pour une durée de quatorze ans.

L’armée avait fini par reconnaître en début d’année que les dix paysans rohingya avaient bien été exécutés par des soldats et des membres de milices villageoises bouddhistes. Mais pour ajouter aussitôt que les dix personnes étaient des « terroristes », membres de la guérilla de l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA), dont les attaques contre des casernes de policiers et de soldats avaient précédemment provoqué la répression militaire à une grande échelle.

Le verdict de lundi est à mettre en parallèle avec le rapport d’une commission d’enquête de l’ONU rendu public lundi 27 août : pour la première fois, les militaires birmans se retrouvent accusés d’être responsables d’un « génocide » contre les Rohingya. Le rapport des Nations unies a également recommandé que le chef d’Etat major de l’armée, le général Min Aung Hlaing, ainsi que cinq de ses adjoints, soient déférés devant la Cour pénale internationale pour leurs « crimes contre l’humanité ».

Marche arrière autoritaire

Après le verdict de lundi, il semble bien que la Birmanie, engagée depuis sept ans dans un processus de « démocratisation », ait fermement enclenché la marche arrière autoritaire. La condamnation des deux journalistes soulève déjà de toute part l’indignation : « Aujourd’hui est un triste jour pour le Myanmar [nom officiel de la Birmanie] et pour la presse », a réagi Stephen J. Adler, rédacteur en chef de Reuters.

Dénonçant de « fausses accusations », il a ajouté que ce verdict « avait pour but de museler l’enquête [des journalistes] et d’intimider la presse ». Un peu plus tard, le responsable en Birmanie des Nations unies, Knut Ostby, a publié un communiqué demandant que « Wa Lone et Kyaw Soe Oo soient autorisés à retourner chez eux et à continuer leur travail de journalistes ». « Je pense que tout (…) le procès était une parodie de justice. J’exhorte donc le gouvernement de Birmanie à les libérer dès que possible, immédiatement », a de son côté déclaré Michelle Bachelet, chef du Haut-commissariat de l’ONU aux droits de l’homme.

La France a également « déploré », lundi, leur condamnation, la qualifiant de « sérieuse atteinte à la liberté de la presse et à l’Etat de droit » en Birmanie, selon un porte-parole du ministère des affaires étrangères à Paris. Le gouvernement britannique a appelé à la libération « immédiate » des deux journalistes. « Dans toute démocratie, les journalistes doivent être libres d’exercer leur métier sans crainte ni intimidation. Ce verdict porte atteinte à la liberté de la presse en Birmanie », a déploré un porte-parole de Downing Street.

Les Etats-Unis se sont joints à l’appel pour leur libération, l’ambassade américaine sur place déclarant que « les failles indéniables dans cette affaire remettent en cause l’état de droit et l’indépendance judiciaire en Birmanie », avant d’exhorter les autorités « à mettre fin aux poursuites arbitraires contre les journalistes qui font leur travail ».

L’avocat des deux inculpés a annoncé qu’il va faire appel du jugement. Mais le seul espoir d’une libération anticipée réside sans doute dans un pardon que pourrait leur accorder le président de la république, Win Myint. Elu en avril, il est très proche de la dirigeante, Aung San Suu Kyi, de facto chef du gouvernement, qui n’a jamais, depuis les massacres de l’année dernière, montré la moindre velléité de critique à l’égard d’une armée qui continue à contrôler l’essentiel du pouvoir.

 

Birmanie : l’article qui a conduit deux journalistes de Reuters en prison

Deux journalistes de l’agence de presse ont été condamnés le 3 septembre à sept ans de prison pour avoir enquêté sur un massacre de Rohyingha. Par solidarité, « Le Monde » publie leur travail.

LE MONDE | 13.09.2018 à 17h44 • Mis à jour le 14.09.2018 à 07h33

 

Document. Les dix captifs rohingyas, attachés les mains dans le dos et reliés les uns aux autres par une cordelette, regardent leurs voisins bouddhistes creuser une sépulture. Nous sommes le 2 septembre au matin. Quelques instants plus tard, les dix seront morts, deux tombés sous les coups de machette de villageois bouddhistes, les autres sous les balles de soldats.

Un vieil homme d’Inn Din nous a remis trois photographies prises entre l’arrestation des dix hommes par des soldats, dans la soirée du 1er septembre, et leur exécution, le 2 septembre, peu après 10 heures du matin.

« Une tombe pour dix hommes, résume Soe Chay, un ancien soldat retiré dans le village qui dit avoir été l’un de ceux qui ont creusé la fosse. Quand ils ont été enterrés, certains poussaient encore des cris. »

L’agence Reuters a reconstitué le déroulement des journées ayant précédé la mort de ces dix hommes dans la localité d’Inn Din, un village de pêcheurs de 7 000 habitants environ

Cette tuerie est l’un des épisodes de la violente crise qui secoue depuis des mois l’Etat d’Arakan, dans le nord de la Birmanie. Depuis la fin du mois d’août, près de 690 000 Rohingya ont fui leurs villages et franchi la frontière du Bangladesh.

Un possible génocide pour les Nations unies

Les Rohingya, communauté musulmane, accusent l’armée birmane d’incendies volontaires, viols et meurtres. Les Nations unies ont évoqué un possible génocide. Le pouvoir birman parle pour sa part d’opérations légitimes de sécurisation consécutives à des attaques menées contre des postes de police par les insurgés de l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA).

L’agence Reuters a reconstitué le déroulement des journées ayant précédé la mort de ces dix hommes dans la localité d’Inn Din, un village de pêcheurs de 7 000 habitants environ, à une cinquantaine de kilomètres au nord de la capitale régionale, Sittwe, recueillant notamment le récit de villageois bouddhistes qui ont admis avoir participé à la tuerie. Le témoignage de membres des forces de sécurité implique aussi pour la première fois des soldats et des policiers paramilitaires.

Les événements ont débuté le 25 août, quand des rebelles rohingyas ont attaqué une trentaine de postes de police et une base militaire de l’Etat d’Arakan. L’attaque la plus proche s’est produite à quatre kilomètres à peine au nord d’Inn Din.

Craignant pour leur sécurité, plusieurs centaines de bouddhistes d’Inn Din ont cherché refuge dans un monastère. Un habitant, San Thein, a expliqué que les villageois bouddhistes craignaient d’être attaqués par leurs voisins musulmans. Le 27 août, quelque 80 soldats de la 33e Division d’infanterie légère de l’armée birmane prennent position dans le village et s’engagent à les protéger. Cinq villageois de confession bouddhiste racontent que l’officier commandant le détachement a annoncé aux habitants qu’ils pourraient se porter volontaires pour participer à des opérations de sécurité.

Des soldats et des policiers portaient des vêtements civils afin de ne pas être reconnus

Dans les jours qui ont suivi, selon les récits d’une dizaine d’habitants bouddhistes, des soldats, des policiers et des villageois organisés en groupes de sécurité, armés de machettes, de bâtons et, pour certains, d’armes à feu, ont incendié la plupart des maisons des Rohingya musulmans.

L’ordre d’aller « nettoyer »

Un des policiers dit avoir reçu l’ordre oral de la part de son commandant pour « aller nettoyer » les zones d’habitation des Rohingya. Il dit avoir compris qu’il fallait détruire ces maisons. Un autre policier raconte que des raids ont également été menés dans les environs pour empêcher les Rohingya de revenir. Des soldats et des policiers portaient des vêtements civils afin de ne pas être reconnus. Un assistant médical de l’infirmerie d’Inn Din, Aung Myat Tun, 20 ans, a raconté qu’il a pris part à plusieurs de ces raids. « Les maisons des musulmans étaient faciles à brûler, avec leurs toits de chaume, raconte-t-il. Les anciens du village enroulaient des robes de moine au bout de bâtons, les arrosaient d’essence et faisaient ainsi des torches. Nous n’avions pas le droit d’emmener de téléphone. La police nous a dit qu’elle tuerait ceux qui prendraient des photos. » Un témoin affirme avoir entendu la voix d’un enfant dans une des maisons qui a brûlé.

Soe Chay, le soldat retraité qui a creusé les fosses des dix Rohingya, dit qu’il a participé à une autre tuerie. Les militaires ont découvert trois hommes et une femme rohingya derrière une meule de foin. L’un d’eux avait un téléphone qui pouvait être utilisé pour prendre des photos incriminantes. Les soldats ont dit à Soe Chay de faire ce qu’il voulait de lui. « J’ai commencé à le frapper avec une machette et un soldat a tiré sur lui quand il est tombé à terre. »

Le 1er septembre, plusieurs centaines de Rohingya d’Inn Din tentent de se mettre à l’abri sous des bâches sur une plage voisine de leur village

Lorsque les Rohingya ont fui Inn Din, leurs anciens voisins se sont emparés de leurs poulets et de leurs chèvres. Les biens de plus grande valeur, comme les bovins ou les motos, ont été collectés par le commandant du 8e Bataillon de police de sécurité et revendus, selon un policier et l’administrateur du village.

Joint par téléphone, ce commandant, Thant Zin Oo, s’est refusé à tout commentaire. Un porte-parole de la police, le colonel Myo Thu Soe, a annoncé pour sa part qu’une enquête serait menée sur ces allégations de pillage.

Les familles ont identifié les victimes

Le 1er septembre, plusieurs centaines de Rohingya d’Inn Din tentent de se mettre à l’abri sous des bâches sur une plage voisine de leur village. Parmi eux, disent des témoins, se trouvent les dix qui seront capturés dans la soirée et tués le lendemain. Aujourd’hui réfugiées au Bangladesh, les familles ont identifié les dix victimes d’après des photos qui leur ont été montrées. Cinq d’entre eux, Dil Mohammed, 35 ans, Nur Mohammed, 29 ans, Shoket Ullah, 35 ans, Habizu, 40 ans, et Shaker Ahmed, 45 ans, sont des pêcheurs ou des vendeurs de poissons. Deux autres, Abul Ashim, 25 ans, et Abdul Majid, 45 ans, tiennent des magasins ; deux, Abulu, 17 ans, et Rashid Ahmed, 18 ans, sont étudiants, et le dernier, Abdul Malik, 30 ans, est un prédicateur musulman.

Ce 1er septembre, l’imam, Abdul Malik, retourne au village pour récupérer des vivres et des bambous afin de consolider son abri. Lorsqu’il regagne la plage, sept soldats au moins et des villageois armés le suivent. Arrivés sur la plage, les militaires réunissent les Rohingya – ils sont environ 300 – et choisissent les dix hommes. « Je ne pouvais pas très bien entendre mais ils ont pointé mon mari et lui ont demandé de venir, raconte Rehana Khatun, 22 ans, la femme de Nur Mohammed. Les militaires ont dit qu’ils voulaient des hommes pour une réunion. Ils ont dit au reste d’entre nous de rester sur la plage. »

Une première photographie prise ce soir-là montre les dix hommes agenouillés sur un des chemins du village. Le lendemain, ils sont conduits près d’un cimetière bouddhiste où ils sont de nouveau photographiés. Des membres des forces de sécurité les interrogent sur la disparition d’un fermier bouddhiste du village du nom de Maung Ni.

Abdul Malik, l’imam, est décapité par le premier fils ; le second lève sa machette et l’abat sur le cou d’un autre captif. Les huit autres sont tués.

Des témoins disent que Maung Ni a disparu le 25 août à l’aube, alors qu’il était avec son troupeau. Plusieurs témoins disent qu’il aurait été tué mais n’avoir jamais eu confirmation d’un lien entre cette disparition et les dix captifs.

Trois témoins racontent la suite : les dix hommes sont conduits par des soldats jusqu’à l’endroit où ils vont mourir. D’après Soe Chay, le militaire à la retraite qui a aidé à creuser la fosse, le commandant de l’escouade propose aux fils de Maung Ni, le fermier disparu, de leur porter les premiers coups.

Abdul Malik, l’imam, est décapité par le premier fils ; le second lève sa machette et l’abat sur le cou d’un autre captif. Les huit autres sont tués. Puis deux ou trois balles sont tirées dans le corps de chacun. Les cadavres des dix hommes sont alors jetés au fond de la fosse. C’est la troisième photo.

« Je ne demande rien que la justice pour sa mort »

En octobre, des habitants d’Inn Din ont montré aux deux reporters de Reuters le lieu supposé de l’exécution. Les reporters ont vu un chemin fraîchement tracé, de la terre retournée semée d’ossements, de bouts de tissus et de cordes. Des photos ont été montrées par Reuters à trois médecins légistes internationaux qui affirment qu’il s’agit d’ossements humains. « Mon mari est mort, dit Rehana Khatun. Il est parti pour toujours. Je ne demande rien que la justice pour sa mort. »

L’homme qui a remis les photos aux journalistes de Reuters explique son geste : « Je veux être transparent dans cette affaire. Je ne veux pas qu’elle se reproduise à l’avenir. »

[Cette enquête de Reuters a donc conduit à l’arrestation et à la condamnation des deux journalistes de l’agence, Wa Lone et Kyaw Soe Oo. Le 10 janvier, l’armée birmane a pourtant confirmé une partie des informations de l’enquête, reconnaissant que des soldats avaient assassiné dix « terroristes » musulmans capturés au début du mois de septembre à Inn Din. « Des villageois et des membres de forces de sécurité ont avoué avoir commis des meurtres », précise ce communiqué militaire, rare aveu d’exactions commises dans l’Etat de Rakhine. « Nous ne nions pas ces allégations de violations des droits de l’homme. Et nous ne les rejetons pas en bloc », a également déclaré le porte-parole du gouvernement birman, Zaw Htay. Quant au cadre général des opérations militaires en Arakan, Zaw Htay appelle la communauté internationale à « comprendre qui a commis les premières attaques terroristes ». « Si une attaque de ce genre se produisait dans des pays européens, aux Etats-Unis, à Londres, New York, Washington, que diraient les médias ? »]

« Le Monde » témoigne sa solidarité

Le texte que nous publions ci-dessous est un article diffusé par l’agence britannique de presse Reuters en février. Son contenu est exceptionnel : il est le fruit d’une enquête révélant comment dix villageois rohingya ont été sommairement exécutés en septembre 2017 par des soldats birmans aidés de paysans bouddhistes locaux. Au moment où se déchaînait la violence de l’armée contre la minorité musulmane de Birmanie, forçant 700 000 d’entre eux à se réfugier au Bangladesh. Mais cette dépêche, qui regroupe l’enquête signée Wa Lone et Kyaw Soe Oo et les suites relatées par Reuters après leur arrestation, a aussi valeur de témoignage et d’acte de solidarité : les deux journalistes ont été arrêtés en décembre 2017 (donc avant la publication de leur travail par l’agence) pour, précisément, avoir enquêté sur ce crime.

Le 3 septembre, les deux reporters birmans attachés au bureau de Reuters de Rangoun ont été condamnés chacun à une peine de sept années de réclusion pour « violations de secrets d’Etat ». Dix jours plus tard, Aung San Suu Kyi, la dirigeante birmane, a justifié leur condamnation (cf. infra) , estimant qu’ils avaient « enfreint la loi » en enquêtant sur ce massacre. Leur « faute » est précisément d’avoir tenté de reconstituer l’exécution sommaire des villageois, dont un imam, en se faisant remettre les photos ensuite largement diffusées de ces dix hommes agenouillés, en train de regarder leurs exécuteurs creuser leurs tombes… D’autres clichés montraient les cadavres des suppliciés, leurs corps portant des traces de balles et de machettes.

La condamnation des deux journalistes a provoqué une indignation internationale, notamment de Paris et de Londres, ainsi que celle de l’ONU. Tout démontre en effet que le procès des deux jeunes journalistes, âgés de 32 ans et de 28 ans, est un « montage », fruit d’une véritable vengeance d’Etat contre deux reporters s’approchant trop près de la vérité.

Le cauchemar de Wa Lone et de Kyaw Soe Oo commence le 12 décembre 2017 : ce jour-là, alors qu’ils enquêtent déjà depuis des semaines sur le massacre des villageois d’Inn Din, dans le nord de l’Etat de l’Arakan, où vivent les Rohingya, ils reçoivent un surprenant coup de fil : un sous-officier du 8e bataillon de la police les convie à le rencontrer dans un bar à bières de Rangoun. Il leur promet des informations exclusives. Les trois hommes discutent de la situation en Arakan puis le policier leur remet de mystérieux documents roulés dans un journal. Mais à peine les deux reporters ont-ils quitté le bar qu’ils sont entourés de policiers en civil. « Vous possédez des documents secrets ! », hurle l’un d’eux. Les deux reporters sont menottés et emmenés dans la tristement célèbre prison d’Insein.

Les audiences du procès vont rapidement montrer à quel point sont fragiles les charges qui pèsent contre eux. A la barre des témoins, des policiers donnent des versions fantaisistes ou vagues des conditions de l’arrestation des deux journalistes. Surtout, un capitaine de la police révèle qu’un de ses subordonnés a été chargé par un haut gradé de « piéger » les deux reporters. Le sous-officier chargé de tendre le piège s’appelait Naing Lin, le même qui avait donné rendez-vous aux deux journalistes dans le bar à bières…

La décision du juge, qui a préféré ignorer ces informations accablantes, démontre à quel point le verdict n’est pas celui d’une simple décision de justice. En publiant cette dépêche, Le Monde témoigne sa solidarité à l’égard de confrères victimes de la dérive autoritaire d’une Birmanie où la liberté de la presse est en danger.

 

Pour Aung San Suu Kyi, les journalistes de Reuters ont « enfreint la loi » en enquêtant

La dirigeante birmane a déclaré jeudi que la condamnation de deux journalistes à sept ans de prison n’était pas liée à la liberté d’expression.

LE MONDE | 13.09.2018 à 05h31 • Mis à jour le 13.09.2018 à 07h19

 

La dirigeante birmane Aung San Suu Kyi est sortie de son silence jeudi 13 septembre au sujet des deux journalistes de Reuters condamnés à sept ans de prison après une enquête sur un massacre de musulmans rohingya par l’armée, pour défendre leur emprisonnement. « Ils n’ont pas été emprisonnés parce que c’étaient des journalistes » mais parce que « le tribunal a décidé qu’ils avaient enfreint » la loi, a-t-elle dit lors du Forum économique mondial de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (Asean) à Hanoï, commentant pour la première fois ce jugement prononcé le 4 septembre.

« Si nous croyons en l’Etat de droit, ils ont tout à fait le droit de faire appel du jugement », a-t-elle préconisé, alors que l’indépendance du système judiciaire birman est sujet à caution.

La Prix Nobel de la paix a été très critiquée à l’étranger pour son silence dans cette affaire, au point d’être qualifiée de « porte-parole des militaires » par un haut +responsable de l’ONU.

Rohingya : la crise « aurait pu être mieux gérée »

Campant sur sa ligne de défense, elle s’est aussi montrée imperméable aux accusations contre l’armée birmane venues de l’ONU, qui a parlé fin août de « génocide » de la minorité musulmane des Rohingya. Tout juste a-t-elle concédé que les militaires auraient pu « mieux gérer » la crise, qui a conduit à l’exode au Bangladesh de 700 000 personnes depuis l’été 2017. « A posteriori, il y a bien sûr des façons dont la situation aurait pu être mieux gérée », a-t-elle dit en marge du Forum économique à Hanoï.

Après des mois de blocage par le gouvernement birman, des fonctionnaires de l’ONU ont commencé mercredi une mission en Birmanie afin d’évaluer les conditions d’un éventuel retour des centaines de milliers de Rohingya qui ont fui le pays. Cette mission intervient dans un contexte de grande tension entre la Birmanie et les Nations unies. Des enquêteurs de l’ONU avaient demandé en août que des poursuites soient engagées contre le chef de l’armée et cinq hauts gradés.

La Cour pénale internationale s’était ensuite déclarée compétente pour enquêter sur certains des crimes perpétrés.

700 000 personnes ont fui

Aung San Suu Kyi est directement visée par le rapport des experts de l’ONU, qui déplore qu’elle n’ait pas utilisé son « autorité morale » pour tenter de faire cesser les atrocités.

En 2017, sous la menace de l’armée et de milices bouddhistes, plus de 700 000 Rohingya ont fui le pays. Ils ont trouvé refuge dans d’immenses campements de fortune au Bangladesh.

Un accord de rapatriement a été signé entre Dacca et Naypyidaw fin 2017, mais le processus est au point mort, les deux pays se rejetant mutuellement la faute. Les réfugiés rohingya refusent, quant à eux, de revenir tant que leur sécurité et leurs droits ne seront pas garantis.

Le rapport complet des enquêteurs de l’ONU est attendu le 18 septembre, et la Birmanie sera au centre des attentions lors de la prochaine Assemblée générale des Nations unies.

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