Depuis plusieurs années les troubles politiques des pays de l’Afrique de l’Est, notamment le Soudan et l’Érythrée poussaient des populations à trouver refuge plus au Nord.

d’après des chiffres publiés en juin 2017, Israël hébergeait 38 043 immigrants africains illégaux dont 27 494 érythréens et 7 869 Soudanais.

 

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Sur les 15 200 personnes qui ont déposé une demande d’asile entre 2013 et 2017, seuls 10 Érythréens et 2 Soudanais ont reçu une demande positive.1

En janvier 2018, le gouvernement Netanyahu annonce la mise en place d’un plan de départ d’environ 38 000 immigrants clandestins. Il leur est proposé de quitter le pays au plus tard le 1er avril moyennant une somme de 3500 €. A défaut ils risquent la prison sans limitation de durée. Le plan concerne tout d’abord les hommes seuls qui n’ont pas soumis de demande d’asile ou dont la demande a été rejetée.

Ces personnes sont arrivées majoritairement après 2007, en passant par le Sinaï égyptien. Depuis la finalisation de la frontière électronique de 242 km le long de la frontière avec l’égypte, le nombre d’immigrants clandestins passant par le Sinaï est semble-t-il retombé à zéro.

Les érythréens fuient une dictature sanglante où le service militaire peut atteindre quarante ans2, tandis qu’au Soudan outre le génocide au Darfour, ce sont les combats entre le nord et le sud qu’ils fuient.

Pour le gouvernement, ces migrants ne sont pas des réfugiés politiques mais économiques. Netanyahu déclare lors d’une réunion de cabinet :

 

" Nous ne prenons pas de mesures contre les réfugiés,  Nous prenons des mesures contre les immigrants illégaux qui viennent ici pour travailler. Israël continuera d’être un refuge pour de vrais réfugiés et éjectera des infiltrés illégaux. "

 

Pour certains, leur arrivée aurait eu pour conséquence une augmentation de la criminalité, notamment à Tel-Aviv (partie sud) où vivent 90 % d’entre eux. Ainsi la très nationaliste vice-ministre des Affaires étrangères Tzipi Hotovely (Likud) a déclaré que :

" Le sud Tel-Aviv vit sous le règne du terrorisme des migrants illégaux."

Le gouvernement ’propose’ d’envoyer ces réfugiés dans leur pays d’origine ou à défaut au Rwanda ou en Ouganda. Des accords auraient été signés avec ces pays mais ces derniers démentent.

Centre de détention de Holot (photo RFI)

 

Un rapport, publié en anglais par la « Hotline for refugiees and migrants » en janvier porte comme titre ce qui ressort des 19 entretiens tenus par les auteurs3 avec des migrants Érythréens qui ont quitté Israël entre 2014 et 2016 : « Mieux vaut être en prison en Israël que de mourir en chemin »

 

" Les conclusions de ce rapport sont claires: les promesses faites à ceux "volontaires pour partir » départ ne sont pas respectées, et plus encore, la mise en œuvre de la "Réglementation
qui vise à l’éloignement vers des pays tiers «met gravement en danger la santé mentale, la sécurité et la vie des hommes, des femmes et des enfants, et a déjà coûté la vie d’un certain nombre indéterminé d’êtres humains. Les témoignages mis en évidence dans ce rapport sont un appel à arrêter la politique d’expulsion prévue et à régulariser le statut des demandeurs d’asile résidant en Israël. "4

Environ 300 personnes acceptent le plan et quittent le pays.5

En février sept personnes sont incarcérées pour avoir refusé de partir. Les réactions sont nombreuses dans la société israélienne, les réfugiés étant pour certains dans le pays depuis de nombreuses années. Le HCR s’émeut aussi de la mesure annoncée. Dans le centre de détention des demandeurs d’asile à Holot6, les personnes entament même une grève de la faim.

La question d’une suspension de la mesure pour les demandeurs d’asile est posée, mais sans réponse du ministère de l’intérieur. Le ministère refuse même de s’entretenir avec les avocats de l’organisation qui représente les demandeurs d’asile. Les organisations non gouvernementales font aussi valoir que la décision annoncée est du ressort du Parlement, non du gouvernement.

Finalement un premier coup d’arrêt est donné le 15 mars 2018 par la Cour suprême.

 

" Nous prenons ici un ordre provisoire interdisant (à l’État) d’expulser des clandestins vers un pays tiers."

 

Elle gèle le plan jusqu’au 26 mars (repoussé ensjuite au 9 avril) , délai qu’elle donne à l’État pour lui fournir un argumentaire détaillé sur les mesures prises à l’encontre des migrants illégaux.

En même temps, un mouvement nommé Miklat (le sanctuaire) Israël , lancé à l’initiative de trois rabbines dont Tamara Schagas, invite les Israéliens à accueillir des migrants chez eux pendant une période indéterminée.

 

"  Nous sommes persuadés qu’il y aura un changement de politique à cause de la vive réaction de la société israélienne et parce que [les expulsions] sont une chose tellement non juive ."

 

Le kibboutz Sasa, situé à quelques kilomètres au sud du Liban, a lui aussi, proposé d’accueillir un certain nombre de demandeurs d’asile et leurs familles.

Le mouvement d’accueil transcende le clivage gauche-droite traditionnel.

 

Manifestation à Tel-Aviv pour les migrants

 

Petit point positif : si Israël attire autant les immigrants qui fuient l’Afrique, c’est peut-être que ce pays n’est pas seulement l’enfer décrit à longueur d’articles par ses contempteurs…

Le 24 mars  a lieu une manifestation qui réunit 20 000 personnes à Tel-Aviv. Alors même que l’opinion publique est en 2018 très favorable à une droite peu portée sur les concessions envers toute personne non juive, la question soulevée résonne forcément dans un pays construit par des migrants, des réfugiés et des survivants de la Shoah.

Ainsi

" Ces derniers mois, des groupes de pilotes, médecins, écrivains, anciens ambassadeurs et survivants de l’Holocauste ont lancé un appel au Premier ministre Benjamin Netanyahu pour qu’il mette fin au projet d’expulsion, le qualifiant de contraire à l’éthique et l’avertissant qu’il pourrait causer un préjudice grave à l’image d’Israël. "7

Cela n’empêche pas Naftali Bennett, le leader de ’Israël notre foyer’ et ministre de l’éducation de déclarer sur compte Twitter:

 

" Le gouvernement ne doit pas céder face à la campagne visant à laisser les infiltrés illégaux à la recherche de travail rester en Israël, sinon nous deviendrons le service d’emploi du monde entier."

 

Finalement, un « accord sans précédent » est annoncé, le 2 avril avec les Nations unies.

 

" Selon l’accord, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés s’efforcera de trouver des foyers dans les pays occidentaux pour au moins 16 250 demandeurs d’asile en Israël, tandis qu’Israël acceptera de donner un statut temporaire aux autres - également estimé à environ 16 250.

Les États-Unis, le Canada, la Suède, l’Italie et l’Allemagne seraient parmi les pays à accueillir les migrants selon Netanyahu. Tandis que le HCR est plus évasif, se contentant de déclarer qu’il s’est donné pour mission de "trouver un accord avec (les pays) se portant disponibles". 

En même temps, le gouvernement a annoncé la création d’un comité spécial, dirigé par l’ancien maire de Kadima, Avigdor Yitzhaki, pour améliorer la qualité de vie dans le sud de Tel-Aviv, où vivent de nombreux demandeurs d’asile.

En outre, dans le cadre de l’accord, le gouvernement se concentrera sur l’orientation professionnelle, la formation professionnelle et d’autres formes d’assistance aux migrants pour les aider à s’intégrer en Israël. Il travaillera également à les disperser à travers le pays, de sorte qu’ils ne seront pas concentrés dans une seule zone."
8

 

Mais l’accord est suspendu six heures plus tard « pour en repenser les termes », puis gelé par un gouvernement que cette affaire, qu’il a provoqué, rend manifestement fébrile.

Le 24 avril, le gouvernement annonce l’abandon définitif du plan d’expulsion tout en affirmant (le 4 mai) avoir repris contact avec l’agence des Nations unies pour les réfugiés afin selon ses termes d’améliorer les conditions d’un accord.

 

En octobre 2018, l'ONG HTM – Hot line for refugiees and migrants publie un rapport sur le droit d'asile en Israël

« Depuis des années, Israël n’exporte pas les citoyens érythréens et soudanais vers pays d'origine. Cette politique découle de la reconnaissance que le retour dans leurs pays d'origine risque de mettre leur vie en danger ou de les exposer à la menace de persécution. Les multiples violations des droits de l'homme au Soudan ont été décrites enfin par la Cour suprême israélienne, et il en va de même pour la situation en Érythrée. La plupart des citoyens soudanais présents en Israël sont arrivés du Darfour, la région du Nil Bleu et la région du Kordofan méridional (également connu comme les ‘monts Nouba’), qui connaissent une guerre civile féroce, avec ce que certains définissent comme un génocide de certains groupes ethniques. Les citoyens érythréens sont enrôlés dans un service militaire ou national illimité, qui, selon la position du HCR et de plusieurs pays, a-t-il la même apparence que l'esclavage.

Les citoyens érythréens en âge d'être recrutés qui quittent le pays sont perçus par le régime comme des opposants politiques et risquent d'être détenus dans des conditions inhumaines au retour dans leur pays. »

 

Selon le rapport…

« L’annuaire statistique du HCR pour 2016 montre que 71,5% des demandeurs d’asile érythréens demandeurs d'asile ayant reçu une réponse à leur demande d'asile dans le monde en 2016 ont été reconnus comme réfugiés.

En ajoutant à cela le nombre de demandeurs d'asile bénéficiant d'une protection complémentaire, le taux atteint 90% des Érythréens demandeurs qui ont bénéficié d'une forme de protection.

Le même annuaire montre 52,1% des citoyens soudanais qui ont reçu une réponse à leur demande en 2016 dans le monde entier ont été reconnus comme réfugiés; en ajoutant ceux qui ont reçu protection complémentaire, leur part atteint 57,3% .61

En Israël, toutefois, ces deux populations sont traitées de manière tout à fait différente.

Selon les données du ministère de l'Intérieur publiées en juillet 2018, 25 552 Erythréens et
7 252 citoyens soudanais étaient présents en Israël à l'époque.

Ces dernières années, des milliers de demandeurs d'asile originaires de ces pays ont quitté Israël en raison de pressions au départ exercées sur eux par l'État d'Israël;

la plupart sont allés à différents
Pays occidentaux.

Au moment de la rédaction du présent rapport, un seul citoyen soudanais et dix citoyens érythréens ont obtenu le statut de réfugié en Israël.

(…) Ce n’est qu’en 2013 que le ministère de l’Intérieur a commencé à autoriser les citoyens soudanais et L’Érythrée à déposer des demandes d'asile.

Cependant, le ministère de l'intérieur a adopté une politique de rejet sommaire des demandes d'asile de demandeurs érythréens en masse, et en ce qui concerne les demandeurs soudanais, a adopté une politique de non-réponse aux demandes d'asile.


Citoyens d’Érythrée

De nombreuses demandes d’asile de ressortissants érythréens sont fondées sur leur évasion de l'Érythrée sans autorisation une fois qu'ils deviennent éligibles à la conscription forcée. Selon les informations disponibles sur l’Érythrée, un Erythréen
citoyen qui quitte le pays sans permis alors qu'il
est en âge de conscription (18-50 ans)
est considéré comme un dissident politique par le régime et fait souvent face à l'emprisonnement dans des conditions inhumaines, la torture,
voire la mort. Ceci s’applique à ceux qui ont été recrutés, ont fait défection et ont ensuite quitté le pays.

Les conscrits ne savent pas quand ils seront libérés ou s’ils seront jamais libérés et les infractions disciplinaires entraînent des châtiments corporels extrêmes. En outre, le gouvernement considère l’armée comme un outil de cohésion sociale et de contrôle politique.

...En Israël, toutefois, le ministère de l'Intérieur insiste pour continuer à appliquer une interprétation aussi restrictive que possible de l'applicabilité de la Convention sur les réfugiés aux citoyens érythréens et la défection du service militaire en Érythrée ne constitue pas un motif d’asile.

Citoyens du Soudan

Le ministère de l'Intérieur a adopté une pratique différente à l'égard des citoyens soudanais… En 2013, peu après que le ministère de l'Intérieur ait commencé à autoriser des citoyens soudanais et érythréens à déposer des demandes d'asile, il s'était empressé de rejeter en masse les demandes d'asile de citoyens soudanais...Cependant, en ce qui concerne les habitants du Darfour, des monts Nouba et du BlueNile, où la situation est très susceptible de donner lieu à la reconnaissance d'abrugés, la tactique employée par le ministère de l'Intérieur est simplement éviter de prendre des décisions concernant leurs demandes d’asile. Les données fournies par le ministère de l'Intérieur en février 2018 montrent qu'à l'époque, 4 746 demandes d'asile de ressortissants soudanais étaient en instance (parmi lesquelles 3 400 demandes de résidents du Darfour et 72 personnes de résidents de Nuba Mountain) 83. Le Tribunal d'appel a critiqué cette pratique du ministère de l'Intérieur qui accorde, de temps en temps, un statut juridique fondé sur des «motifs humanitaires» pour certains membres de ce groupe afin d’éviter d'accorder le statut de réfugié.

À ce jour, le ministère de l'Intérieur n'a reconnu qu'un seul citoyen soudanais en tant que réfugié, et ce seulement après de longues procédures devant le tribunal de district et la Cour suprême..

Quant aux autres demandeurs d'asile du Soudan dont les demandes n’ont pas été rejetées, le ministère de l’Intérieur continue de refuser de prendre une décision concernant leurs demandes.

...le ministre de l'Intérieur n'a pas formulé de politique en ce qui concerne les demandeurs d'asile du Darfour. Le Comité consultatif sur les réfugiés n'a pas délibéré sur les demandes des demandeurs d'asile du Darfour et n'a pas rendu de décision à leur sujet au cours des quatre années écoulées depuis la publication de l'avis juridique. »

 

A titre toujours, de comparaison, concernant l'Erythrée, le taux d'admission en France est de 40 %9. La France n'est d'ailleurs pas exemplaire sur le sujet comme le relève l'Obs   sous le titre :  Soudan - des demandeurs d'asile torturés après avoir été expulsés par la France :10

"En Belgique, c'est un scandale. En France, le silence est... assourdissant. Dans une grande enquête, publiée dimanche 22 avril, le "New York Times" révèle que des demandeurs d'asile soudanais renvoyés par la France, l'Italie et la Belgique, ont été torturés à leur retour dans leur pays.

Une enquête de Streetpress, publiée en octobre dernier, révélait déjà que la police française collaborait étroitement, et depuis 2014, avec la dictature soudanaise, et favorisait "le renvoi à Khartoum d'opposants politiques réfugiés en France". Le titre de Streetpress parlait de lui-même : "Comment la France a livré des opposants politiques à la dictature soudanaise".

Le quotidien américain a de son côté retrouvé des demandeurs d'asile et a publié les témoignages de quatre d'entre eux. Ils ont été arrêtés dès leur retour puis torturés par le régime soudanais. Un dissident politique du Darfour expulsé par la France fin 2017, affirme ainsi avoir été électrocuté, battu et frappé avec des tuyaux en métal pendant dix jours. Il affirme qu'avant son expulsion, des officiers de police soudanais l'ont menacé en présence d'officiers français :
"Je leur ai dit : 'Ils vont nous tuer', mais ils n'ont pas compris."

Interrogé par le "New York Times", le régime du général Omar el-Béchir dément. Le dictateur, qui dirige depuis 28 ans le Soudan, est visé par un mandat d'arrêt en 2008 de la Cour pénale internationale pour génocide, crimes contre l'humanité et crimes de guerre, comme le rappelle "le Journal du dimanche".

Comme l'écrit le quotidien américain, la Belgique, la France et l'Italie ont autorisé des "officiels soudanais" à pénétrer dans leurs centres de rétention et à interroger des demandeurs d'asile soudanais. Ces "officiels" étaient en réalité des policiers soudanais. Selon le "New York Times", les entretiens dans les centres de rétention entre les "officiels" soudanais et les demandeurs d'asile se seraient faits "en l'absence de fonctionnaire capable de traduire les propos échangés".

En Belgique, les révélations sur les expulsions de demandeurs d'asile soudanais ont provoqué de vives tensions. En septembre dernier, le Premier ministre belge Charles Michel a reconnu devant une commission d'enquête de son Parlement que les polices de plusieurs pays européens collaboraient étroitement avec la dictature soudanaise d'Omar el-Béchir. »

 

1 Arte, 25 avril 2018, Marianne Skorpis, Jonas Dunkel, https://info.arte.tv/fr/israel-pas-de-terre-promise-pour-les-migrants

2 Le service militaire est d’une « durée indeterminée » en Erythrée (rapport amnesty 2017/2018

3 Lior Birger, Shahar Shoham and Liat Bolzman

4 Introduction du rapport cité

5 A titre de comparaison, la France a accordé l’asile à 24 005 personnes en 2017 et 19 982 en 2016 (site ministère de l’intérieur)

6 Holot, centre de détention en plein air, situé dans le Neguev, près de l’Egypte, abrite environ 800 demandeurs d’asile. Les personnes détenues peuvent sortir dans la journée (mais il n y a rien autour..). Le centre a été créé en 2014 et ferme finalement le 13 mars 2018.

7 The time of Israeël, Melanie Lidman 26/03/2018

8 Time of Israël , staff, 2 avril 2018.

9 OPFRA + CNDA , chiffres 2016 source site espoirdasile.org

10 Article du Nouvel Obs, 24 avril 2018

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