Pour célébrer la journée annuelle de la terre, une marche est organisée de Gaza vers la bande frontière avec Israël à compter du 30 mars.1 Le mouvement est prévu pour durer six semaines, c’est à dire jusqu’à l’anniversaire de la « Nakba » le 14 mai 2018.

Il s’agit pour les organisateurs, des associations civiles appuyées par le Hamas, de mettre en place une « marche du retour » des réfugiés de 1948 vers leur village et leurs maisons, en s’appuyant sur la résolution de l'ONU n°194 qui traite du retour des réfugiés.

 

Des manifestants brulent le drapeau israélien près de la frontière avec Israël

 

Des marches semblables avaient déjà été effectuées le 15 mai et le 5 juin 2011 par des Palestiniens de Syrie qui entendaient entrer sur le plateau du Golan. Les affrontements avaient alors fait entre 10 et 20 morts.

Le vendredi 6 avril, des dizaines de milliers de manifestants affluent vers la bande frontière longue de plus de 200 km dans l’optique de rentrer récupérer leur maison dans leur village en Israël. Le mouvement, encouragé par le Hamas, assure que la marche est pacifique.

L’armée israélienne avertit assez fermement qu’elle réagirait à tout débordement et tout mouvement de foule ou d’agressivité vers la frontière. La semaine précédant la manifestation, plusieurs personnes avaient réussi à entrer en Israël. Des engins explosifs avaient été trouvé le long de la barrière.

" Le 25 mars, Yoav Galant, ministre du logement, mais surtout ancien chef du commandement militaire de la région sud, a rencontré un groupe de journalistes. Il a expliqué que le Hamas poussait « au bain de sang en motivant des milliers de personnes à se diriger vers la frontière ». « On n’agira pas au dernier moment », a-t-il averti. Au même moment, Gadi Eizenkot, le chef d’état-major, annonçait au quotidien Yediot Aharonot le déploiement de « plus de cent tireurs d’élite » le long de la frontière : « En cas de danger mortel, il y a autorisation d’ouvrir le feu. Nous ne permettrons pas d’infiltrations massives en Israël et de dommages faits à la clôture, et certainement pas d’approcher les communautés [israéliennes limitrophes]. Les instructions sont d’utiliser beaucoup de force. » "2

La manifestation réunit le premier jours plusieurs dizaines de milliers de personnes. Les Palestiniens déplorent 1morts victimes des tirs de soldats postés sur une butte, derrière la frontière matérialisée par un haut grillage.

La condamnation est unanime. l’Afrique du Sud va même jusqu’à demander « le retrait de Gaza » alors que les Israéliens s’en sont retirés treize ans auparavant.

Quelques voix discordantes font cependant remarquer que laisser les Palestiniens franchir le no man’s land et franchir comme ça a été essayé à l’aide d’explosifs la frontière rendrait la situation bien plus dangereuse. Pour les Israéliens qui auraient sur leur territoire une foule hostile comprenant évidemment des membres du Hamas. Mais aussi pour les Palestiniens ayant franchi la barrière. Le nombre de morts serait alors sans commune mesure avec ce qui est arrivé.

" La clôture a résisté et empêché une entrée massive de Palestiniens en territoire israélien. On ne peut qu’imaginer le bilan humain si jamais ce que les médias qualifient trop facilement de « manifestation pacifique » avait atteint son objectif, à savoir forcer la clôture et faire traverser la frontière à des (dizaines de) milliers de Palestiniens.

...Mais le plus intéressant est un autre détail, cité en boucle sans que personne ne s’interroge sur son sens : qu’est-ce que « La Marche du retour » ? Et de quel « retour » s’agit-il exactement ? Le lecteur occidental pense spontanément au retour des réfugiés palestiniens dans leur pays d’origine. Or, tout dépend du « pays » dont on parle. Tandis que les Occidentaux y voient un synonyme de « patrie », c’est-à-dire le territoire de l’État-nation, de nombreux Palestiniens, notamment les habitants des camps de réfugiés de la bande de Gaza, entendent par là leur village. Ceux qui ont marché vers Israël vendredi dernier ne réclamaient donc pas une solution de nature politique (un État) mais aspiraient à retrouver les maisons qu’ils ont quittées il y a soixante-dix ans et dont ils ont souvent gardé la clé. Autrement dit, le projet d’un retour dans leurs foyers exige la destruction de l’État d’Israël."3

Si le retour dans « leur » village est totalement illusoire, l’application demandée de la résolution n° 194 pose question.

La résolution votée le 11 décembre 1949 par l’Assemblée générale des Nations unies dispose que les réfugiés doivent pouvoir retourner dans leur pays d’origine ou être indemnisés. La résolution vise tous les réfugiés. Le conflit n’a pas fait que des réfugiés arabes. Tous les Juifs, de tous les pays arabes, ont évacué les pays où ils résidaient depuis souvent deux millénaires suite à la guerre de 1948 puis de 1967.

La résolution ne cite pas spécifiquement Israël et peut techniquement concerner aussi l’ensemble des Juifs expulsés des pays arabes dont le nombre est équivalent voire supérieur à celui des réfugiés palestiniens. Enfin la résolution conditionne le retour à l’établissement d’une paix entre Israël et ses voisins.

Une résolution de la Ligue arabe n°231, votée en 1949 reprend les termes de la résolution n°194 sans conditionner le retour des réfugiés à un accord de paix préalable entre les États arabes et Israël.

Les manifestants de 20 ou 30 ans sont maintenant les petits enfants des réfugiés de 1948 dont moins de 2 % sont encore en vie. Ceux-ci sont plutôt des petits-enfants de déplacés, habitant la bande de Gaza dans laquelle ils sont nés.

Aucun des manifestants qui réclame le retour dans sa maison n’est né dans un village et une maison qui existe ou a existé dans ce qui est Israël. La multiplication des réfugiés par près de 10 du seul fait de la définition de l’UNWRA4 ne change pas cette réalité.

Par ailleurs un État a été créé suite à une résolution n°181 en 1947, lep plan de partage voté par l'assemblée générale de l'ONU.

Cet État comporte maintenant 8 millions de personnes, soit 20 fois plus que le nombre d’habitants de l’époque. Et le territoire, la langue, la culture, le développement économique, technologique et culturel a tout transformé.

Un Gazaoui « revenant » en Israël serait aussi à l’aise qu’un petit fils de pieds noirs d’Algérie allant vivre à Bou-Saada5 dont sont originaires ses grand-parents.

Enfin comment penser que l’on soit gazaoui ou israéliens que les uns et les autres peuvent vivre ensemble sans risque fort de violences quotidiennes après 11 ans de gouvernement islamique qui a officiellement prôné la violence comme méthode exclusive de construction de leur État et la destruction d’Israël depuis qu’il est au pouvoir ?

La responsabilité de la situation dramatique dans la bande de Gaza est généralement imputée à Israël. Or la frontière égyptienne est aussi fermée, bien que Égypte soit un pays arabe et majoritairement musulman qui se dit solidaire des Palestiniens.

Il est aussi utile de rappeler l’origine de l’embargo en 2011. Il fait suite à des tirs incessants de roquettes vers Sdérot ainsi qu'à l’enlèvement de Gilat Shalit, en Israël (Keren Shalom) , par le mouvement Hamas.

Ce mouvement d’essence dictatoriale pèse lourdement sur le territoire :

" En onze ans de mainmise sur la bande de Gaza, le bilan du mouvement islamiste armé est catastrophique. Le double blocus israélien et égyptien a mis l’économie locale en pièces. Les Gazaouis ont plongé dans la dépendance à l’aide étrangère. Le Hamas, lui, a prouvé son incompétence comme gestionnaire des affaires civiles. "6

Les prédicateurs mettent aussi de l’huile sur le feu comme lors d’un sermon7 prononcé à Jabalya Est, à Gaza, le 30 mars 2018 à l’occasion de la « Marche du retour » :

" Nous nous trouvons tout près de notre terre bénie, piétinée par ces descendants des singes et des porcs. Nous sommes ici pour embrasser la terre bénie de nos cœurs et de nos yeux, embrasser la terre bénie de nos cœurs et de nos yeux, laquelle se trouve piétinée par ces maudits descendants des singes et des porcs, restes d’un colonialisme bestial, sauvage et barbare, qui continue d’épuiser nos ressources. […]

Les [sionistes] sont les soldats du colonialisme. Ils n’ont rien à voir avec Israël. Ce sont des infidèles injustes démunis de honte, qui 7ont usurpé la terre de son peuple. Ils ont emmené les Juifs ici pour en faire leurs serviteurs. "8

Le discours est d’ailleurs une reprise d’un discours de Morsi, président Égyptien déposé par l’armée en 2013, qui était membre des « frères musulmans ». Le 23 septembre 2010, Morsi disait ceci :

" Aucune personne raisonnable ne peut s’attendre à un quelconque progrès sur cette voie [la négociation] . Soit [vous acceptez] les sionistes et tout ce qu’ils veulent, soit c’est la guerre. C’est ce que ces occupants de la terre de Palestine savent - ces suceurs de sang -, qui attaquent les Palestiniens, ces fauteurs de guerre, descendants des singes et des porcs.

...ils ne doivent pas être sur une terre arabe ou islamique. Ils doivent être chassés de nos pays.

Par conséquent, ces négociations doivent cesser une fois pour toutes.

Nous devons tous réaliser que la résistance [la guerre] est le seul moyen de libérer la terre de Palestine. […]. "

Autre sujet, la densité démographique9 du territoire, qui ne doit rien au voisin israélien.

Les Gazaouis qui étaient environ 360 000 en 1968 approchent actuellement les deux millions, faute d’une quelconque politique de contrôle des naissances. Cette croissance, la plus importante au monde sur un territoire de cette taille est suicidaire.

Pour finir, il faut aussi mentionner que la lutte pour le pouvoir entre le Hamas et le Fatah, dont une conséquence est l’interruption fréquente d’alimentation en électricité, n’apaise pas le climat survolté de ce petit territoire.

Pour certains, le Hamas joue avec le feu et tente de se remettre en selle en envoyant les Gazaouis au massacre :

" En organisant la « marche du retour » censée être pacifique, le Hamas, fervent partisan de la lutte armée, semble s’être converti pour un temps aux préceptes de la non-violence. l’idéal pour lui serait de voir des femmes et des enfants réussir, au milieu de dizaines de milliers de manifestants, à forcer la frontière israélienne quitte ensuite à ce que cette opération tourne au massacre dont Israël aurait le plus grand mal à se remettre. 10

Mais la répression israélienne, soutenue par la population du pays, ne fait pas l’unanimité, même en Israël :

" Giora Eiland, un ancien général, qui n’a rien d’un gauchiste, admet qu’il a l’impression « que nous avons tiré trop vite alors que la vie de nos soldats n’était pas en danger ».

Pour un éditorialiste tel que Ben Dror Yemeni du quotidien Yediot Aharonot le « Hamas voulait du sang et Israël lui a en donné. Une fois de plus Israël a gagné une bataille, mais perdu la guerre ».

Quant aux côté pacifique d’une manifestation encadrée et encouragée par un mouvement dont la raison d’être est la destruction d’Israël est l’une des méthodes l’attentat suicide, le ministre de la défense Avidgor Liberman déclare « qu’il n’a pas entendu d’appels à la paix, à la coexistence ou à la coopération, mais seulement des protestataires demandant la destruction d’Israël et le retour des réfugiés à Tsfat (Safed) , Haïfa ou Jaffa ». Il ajoute que dès la seconde où les Gazaouis abandonneront l’idée de détruire Israël, ils comprendront que [Israël sera] le meilleur des partenaires pour eux ».

Lors de la première marche, le vendredi 30 mars, entre 5 et 16 des 20 personnes tuées, selon les sources palestiniennes ou israéliennes, appartenaient à la branche armée du Hamas ou du djihad Islamique. Le Hamas publie des photos en arme de ses hommes tués par les Israéliens.

 

La croix gammée aperçue et filmée dans les manifestations contribue à déconsidérer le caractère pacifique de la marche.

 

" Pendant les semaines qui ont précédé le vendredi 30 mars, le Hamas avait exhorté les habitants de Gaza à se rassembler à la clôture pour commémorer le «Jour de la Terre» des Palestiniens, et à partir de là, conquérir Israël et Jérusalem. s’exprimant vendredi devant les manifestants, Yahya Sinwar, le leader du Hamas à Gaza, a exhorté la foule à prendre d’assaut la soi-disant "frontière transitoire". Cette "marche de retour", a-t-il déclaré, " affirme que notre peuple ne peut abandonner un pouce de la terre de Palestine. " 11

Parmi la forêt de drapeaux Palestiniens arborés par les manifestants, l’un d’entre eux est photographié recouvert d’une croix gammée, renforçant le doute sur le caractère pacifique du mouvement. La charte du Hamas elle-même n’est pas très pacifique.

Pour Mahmoud al-Habbash, conseiller de Mahmoud Abbas à l’Autorité palestinienne, « le Hamas envoie délibérément des civils de Gaza à leur mort afin de faire les gros titres »

" Mahmoud al-Habbash, s’en est pris au Hamas et à ses « histoires émouvantes d’héroïsme », affirmant que celles-ci seraient plus appropriées une fois qu’ils auront « libéré » la mosquée al-Aqsa de Jérusalem.

Al-Habbash a déclaré vendredi ... que la population palestinienne n’était plus dupe des actes du Hamas et soutenait l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

Le Hamas « vend des illusions », a-t-il continué, « faisant des affaires avec de la souffrance, du sang et des victimes » afin de pouvoir faire de grandes déclarations à la télévision. " 12

 

1Cf supra journée de la terre 30 mars 1976

2Piotr Smolar, Le Monde, 03/04/2018

3 Gil Mihaely in Le causeur, 4/04/2018. Gil Mihaely est historien et directeur de la publication de Causeur.il a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999.

4 La définition du réfugié selon l'UNWRA, l'agence de l'ONU qui s'occupe exclusivement des réfugiés palestiniens inclut les descendants des réfugiés. La population réfugiés palestiniens est donc vouée à augmenter, contrairement à toutes les autres populations réfugiées qui diminuent avec le temps.

5 Bou Saada, la « porte du désert » est une commune située à 241 km au sud d'Alger.

6Piotr Smolar, Le Monde, 3 avril 2018

7Diffusé par la chaine TV du Hamas, al-Aqsa

8 Memri TV (avec extrait video) 3 avril 2018

9 Qui reste cependant inférieure à celle du Caire ou de Vincennes.

10 Julien Lacorie, Marianne, 03/04/2018

11 The National Post (journal canadien) , vivian Bercovici, 6/04/2018

12 Sue Surkes, The Time of Israël, 9 avril 2018 et Palwatch.

 

Pour la troisième fois, la marche réunit des manifestants le 13 avril, mais le mouvement marque le pas. Le nombre de manifestants est divisé par trois. Le Hamas, quant à lui, semble attendre l’explosion. Il ne craint pas le nombre de morts, au contraire :

" Bassem Naïm1 n’écarte pas un scénario dans lequel, le 15 mai, pour le pic de la marche, les factions palestiniennes pousseraient les manifestants, par milliers, à tenter de pénétrer en Israël. « Pourquoi pas ? », lance-t-il. A cause des centaines de morts probables ? « Être tué à petit feu par le siège ou rapidement par les snipers… au final, le criminel est toujours israélien. » "2

pour Hussein Ibish3, du magazine Foreign Policy, la mort de nombreux Palestiniens « est la meilleure nouvelle que le Hamas ait eu depuis plus d’un an ».

Ce même 13 avril, quatre membres du Jihad islamiques sont tués dans « une explosion accidentelle » près de la frontière israélienne.

" Le groupe terroriste déclare dans un communiqué que les quatre sont morts au cours de "préparations", sans donner plus de détails. La radio militaire a rapporté que les terroristes avaient été tués alors qu’ils transportaient des explosifs dans un véhicule tout terrain, suggérant que l’explosion était un "accident de travail". l’AFP a indiqué qu’ils roulaient sur un véhicule tuk tuk qui a explosé à quelques centaines de mètres ." 4

Plusieurs groupes tentent côté Gazaouï de créer des brèches dans la frontière, soit en y plaçant des explosifs, soit en coupant la clôture ou même en y plaçant des pneus enflammés dont l’intérêt outre le rideau de fumée qui peut dissimuler personnes et actions est de pouvoir faire fondre ladite clôture par endroit.

" Une fois entrés en territoire israélien, les deux Palestiniens abattus avaient lancé des engins explosifs vers des soldats qui ont ouvert le feu dans leur direction, selon l’armée. Peu auparavant, lors du deuxième incident, des soldats avaient repéré deux Palestiniens qui tentaient eux aussi de s’infiltrer en Israël et d’endommager la barrière séparant l’État hébreu et l’enclave palestinienne. Ils ont ouvert le feu et tué l’un d’eux, tandis que le second a été fait prisonnier. "5

" Dans un communiqué, l’armée israélienne a déclaré qu’elle a « contrecarré » une tentative d’infiltration par des manifestants palestiniens. On peut lire que « des centaines d’émeutiers » ont essayé de brûler la clôture et d’entrer en Israël. La foule a lancé des explosifs, des bombes incendiaires et des pierres, et les soldats ont ouvert le feu « conformément aux règles d’engagement » et ont stoppé la foule.

Une vidéo montre un jeune Palestinien plaçant un pneu en flammes le long de la clôture avec l’intention évidente de l’incendier. Dans une autre, un petit groupe lance des pierres sur un véhicule militaire israélien de l’autre côté de la barrière. Les images montrent également un grand nombre de Gazaouis près de la barrière frontalière. Des images filmées à l’intérieur de Gaza montrent des jeunes devant une clôture de barbelés, à qui il est demandé en urgence de « couper, couper ».

Lors d’autres incidents, l’armée a déclaré que des foules palestiniennes ont fait rouler des pneus en feu, lancé des pierres et fait voler des cerfs-volants avec des objets enflammés dans le but d’endommager la clôture et d’autres cibles israéliennes. Elle a également publié une photo montrant un groupe de jeunes en train de tirer des fils barbelés le long de la clôture.Israël a exprimé à maintes reprises sa préoccupation face à la possibilité d’une invasion massive, dans laquelle les Gazaouis afflueraient avec des terroristes parmi eux, faisant des ravages. Le leader du Hamas, Yahya Sinwar, a juré dans le passé que les manifestants « franchiraient les frontières et prieraient à Al-Aqsa ».  6

 


Le 9 avril, Sinwar déclare :

«  Quel est le problème avec des centaines de milliers de personnes paradant à travers une clôture qui n’est pas une frontière ? »7

Le correspondant du Monde tente de résumer l’état d’esprit des jeunes manifestants, entre colère, inaction, et culte du martyr :

" Impossible de mesurer au trébuchet les motivations de ces jeunes soumis au blocus depuis onze ans : ce qui relève du mimétisme, de la haine, du deuil de proches, de la mémoire du sang. Sans oublier l’ennui existentiel le plus accablant. Sur cette langue de terre qu’est Gaza, certains vivants semblent à moitié morts et les morts, eux, demeurent toujours vivants, perpétuant une martyrologie lugubre qui fonde un lien collectif."

Le Hamas encourageant la « marche pacifique » en surface continue de creuser pour un prix exorbitant des tunnels8 dirigés vers Israël. Le 15 avril l’armée israélienne communique qu’elle a comblé le plus long tunnel jamais découvert, d’une longueur de « plusieurs kilomètres ». l’argent et les matériaux utilisés à la confection de cet ouvrage d’art ne sont évidemment pas allés à la population que gère et contrôle le mouvement Hamas depuis 2007.

Les actions côté Gaza varient de semaine en semaine. Début mai, des cerf-volants (un quinzaine par jour) , dont certains portent en dessin une croix gammée, sont envoyés vers les champs israéliens munis de dispositifs artisanaux de mise à feux. Des champs sont ainsi incendiés.9

Le nombre de manifestants et corrélativement le nombre de blessés et tués diminue après les manifestations du 30 mars 2018 (30000 manifestants, 20 tués et 1400 blessés), du 6 avril ( 20000 manifestants, 10 tués et 431 blessés) et du 13 avril (10000 manifestants, 1 tué,220 blessés) . Le bilan s’élève à 40 morts au 23 avril, puis 45 au 27 avril, 48 au 29 avril.

Mais le 14 mai , jour de l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem, la violence à la frontière entre Gaza et Israël redouble. Le nombre de morts pour cette seule journée est de 59 tandis qu’il y a plus de 2000 blessés selon le Hamas. Le lendemain, un haut responsable du Hamas, Salah Bardawil affirme dans une interview que « 50 des 62 martyrs étaient des membres du Hamas ». Il ajoute que la moitié des « martyrs » tués à la frontières sont aussi des membres du Hamas.10

Pour Piotr Smolar du Monde, l’argument est irrecevable :

“ En quoi l’appartenance éventuelle au Hamas des victimes justifierait-elle leur mort, si elles ne présentaient pas de danger immédiat pour les soldats et les civils israéliens ? Depuis quand valide-t-on l’emploi de la force létale a posteriori, et non en vertu d’une situation sur le terrain ? 

 cette ligne [la frontière ] n’a jamais été vraiment menacée, grâce aux moyens technologiques et humains déployés. Aucun soldat ni civil israélien n’a été blessé. En revanche, de nombreux Palestiniens ont été atteints par balles loin de la clôture, alors qu’ils étaient inactifs. Contester cela, c’est réfuter les récits de dizaines de témoins étrangers au conflit. Mettons de côté la dimension morale, qui renvoie chacun à sa conscience, et les règles d’engagement, interprétées de façon élastique. Si l’usage massif et disproportionné de la force létale avait un but dissuasif, il n’a pas été atteint. Le 14 mai, journée la plus noire, on n’avait jamais vu autant de manifestants s’avancer dans la bordure, déclarée interdite par Israël. 11

et le chiffre annoncé , 50 membres du Hamas sur 62, sans doute non fondé,

“ Le Hamas n’est pas à l’origine directe de la marche du grand retour. Il aurait pu la tuer dans l’œuf. Au lieu de cela, il l’a encouragée, comprenant sa résonance médiatique. Revendiquer l’appartenance de dizaines de « martyrs » est une vieille ficelle, destinée à montrer que le mouvement, affaibli, reste en osmose avec la rue. 

d’ailleurs, comme d’autres, il pense que le Hamas a besoin de ces morts :

“ Le Hamas est comptable d’un bilan consternant dans sa gestion de la bande de Gaza, dont l’agonie est due d’abord au blocus israélo-égyptien. La marche est une façon de retrouver un pouvoir de nuisance face à Israël. Les morts arrangent le Hamas, car ils démontrent la violence israélienne et la nouvelle orientation du mouvement, opportuniste et fragile : la mobilisation populaire. Ils replacent aussi ses dirigeants comme des interlocuteurs en puissance en vue d’un cessez-le-feu à long terme, auquel ils se disent prêts.

Si ces mêmes dirigeants avaient voulu limiter le bilan humain, ils auraient pu empêcher les manifestants de s’approcher de la clôture, en déployant un service d’ordre ; appeler femmes et enfants à rester près des tentes ; scénariser des mouvements typiques de la culture pacifiste, comme une chaîne humaine. Ils ne l’ont pas fait. 

Le recours à la violence est jugé inutile par de nombreux pays dont la France. Emmanuel Macron fustige les « forces armées israéliennes contre les manifestants » et souligne « le droit des Palestiniens à la paix et la sécurité ». Le journal le Monde titre « Ambassade américaine en Israël : inauguration officielle à Jérusalem, bain de sang à Gaza ».

 

Manifestants de la marche du retour

 

Le massacre avait largement été anticipé par le Hamas qui y voit aussi une opportunité de se remettre en selle. Ainsi lors d’une interview donnée le 12 mai, Yahya Sinouar, leader du Hamas avait évoqué l’hypothèse d’une tentative de franchissement en masse de la frontière :

" Ces barbelés ne sont pas une vache sacrée ou un tabou auquel personne ne pourrait toucher . Quel est le problème si des centaines de milliers [de manifestants] passent la clôture, qui n’est pas une frontière reconnue ? "

Le premier village israélien est situé à 1,5 km de la frontière et l’armée a averti à plusieurs reprises qu’elle ne laissera pas démanteler ou franchir la frontière avec Gaza toujours tenue par un Hamas dont la raison d’être est de détruire Israël.

" Sur les réseaux sociaux, à Gaza, circulent des plans à l’origine imprécise pour indiquer aux protestataires vers quelles communautés israéliennes ils devront se diriger lundi, de l’autre côté de la clôture. Les plans montrent le territoire israélien au-delà du terminal d’Erez, en face du camp de Bourej, de Gaza-ville et de Khan Younès, avec la distance indiquée qu’il leur faudra parcourir." 12

 

Le calcul du Hamas, pariant, avec succès sur une réaction brutale des israéliens, qui conduit dans tous les cas à exposer des vies est exposé cyniquement par Khaled Mashaal, ancien président du bureau politique du Hamas

" [Israël] est désemparé. S’il permet aux multitudes de franchir la frontière, elles deviendront une source d’embarras pour lui, mais s’il les tue de sang-froid – comme il l’a fait, le monde entier en sera témoin. Dans chaque scénario, [Israël] commet un crime, et dans chaque scénario, notre peuple sort vainqueur. […].  "13

 


 

Pour l’ancien ministre des affaires étrangères du du Hamas, Mahmoud Al-Zahhar14, son mouvement employait

" une résistance pacifique soutenue par une force militaire et par des services de sécurité, qui bénéficie d’un immense soutien populaire».

.. l’option de la lutte armée existait toujours. « Elle se développe "

 

Lorsque le journaliste rappelle que Abbas a affirmé qu’après toutes ces années, le Hamas emploie la même résistance pacifique préconisée par le Fatah dès le premier jour et depuis de nombreuses années. Mahmoud Al-Zahhar répond

" Il s’agit d’une tromperie terminologique manifeste. Lorsque vous êtes en possession d’armes qui ont pu résister à l’occupation lors des guerres de 2006, 2008, 2012 et 2014… Lorsque vous avez des armes brandies par des hommes qui ont réussi à empêcher l’armée la plus puissante de la région d’entrer dans la bande de Gaza pendant 51 jours, et ont été capables de capturer ou de tuer des soldats de cette armée, s’agit-il vraiment d’une « résistance pacifique » ? Ce n’est pas une résistance pacifique. L’option [de la lutte armée] a-t-elle faibli ? Non. Au contraire, elle croît et se développe. C’est évident. Ainsi, lorsqu’on parle de « résistance pacifique », cela trompe le public. Il s’agit d’une résistance pacifique soutenue par une force militaire et par des services de sécurité, et bénéficiant d’un immense soutien populaire. Quant à la « résistance pacifique » [du Fatah], elle consiste en des rassemblements, des manifestations, des protestations, des plaidoyers et des requêtes, destinés à améliorer les termes des négociations, ou à permettre des pourparlers avec l’ennemi israélien. Cette tromperie ne dupe pas le public palestinien. "15

Pour le FPLP, « le Hamas a la force d’empêcher ou d’autoriser cette marche » avec les risques qu’elle comporte. Le culte du martyr participe aussi de la dynamique de la marche

" Abou Naji est déjà assise sur une chaise en plastique, qu’elle a portée jusqu’au bout du champ pour s’installer aux premières loges. Cette Gazaouie de 28 ans, dont seuls le visage et les mains apparaissent sous ses longs vêtements traditionnels, est originaire du quartier de Beit Lahiya, dans le nord du territoire palestinien enclavé. Elle y vit avec ses parents et ses dix frères et sœurs dans la promiscuité d’un foyer modeste. Elle a fini des études religieuses et compte enseigner l’islam aux enfants. A moins que… « Quand j’ai quitté la maison ce matin, j’ai senti que je pouvais mourir. Je veux être une martyre. Je le veux depuis mon plus jeune âge. » Walla Abou Naji est certaine que sa mère serait enchantée d’une telle fin. « Je servirais de modèle pour les autres femmes. » Le vendredi précédent, elle a manqué ce rendez-vous avec la mort. Les drones israéliens ont lâché du gaz lacrymogène, elle s’est évanouie, on l’a évacuée." 16

A ce jour la marche du retour a fait plus de 200 morts palestiniens et deux israéliens.

1 Haut responsable du Hamas

2 Piotr Smolar, Le Monde, 14/04/2018

3 FP, 6 avril 2018. FP est un magazine américain fondé par Samuel Huntington

4 Khaled Abu Toameh, Time of Israël 13/04/2018

5Le Monde avec AFP, 29 avril 2018

6 Time of Israël, 29 avril 2018

8 Selon Avi Issacharof du TOI, le coût global s’élève à 100 millions annuels pour les infrastructures et armes à Gaza, dont 40 millions de dollars pour la construction et l’entretien des tunnels, qui emploient 1500 personnes.

9 Ainsi un cocktail Molotov attaché à un cerf-volant et envoyé par voie aérienne de l’autre côté de la frontière vers Israël, a entraîné un important incendie qui a consumé des douzaines d’acres de pâturage et de champs agricoles pendant six heures, à proximité du kibboutz Beeri, malgré les efforts conjugués de dix équipes de sapeurs-pompiers.

10 l’interview est jointe au compte tweeter de Jonathan Conricus, porte-parole de Tsahal sur un tweet du 16 mai 2018. Elle a aussi été posté par MemriTV

11 Les morts disputés de Gaza, Le monde, 24/05/2018

12 Le Monde 13/05/2018

13 Transcription et lien video sur MemriTV 22/05/2018

14 Al-Jazeera 13 mai 2018.

15 Video et citation Memri.TV 17/05/2018

16 Le Monde 14/05/2018

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