La Jordanie occupait Jérusalem-Est (territoire international selon le plan de partage) depuis 1949 et l'avait annexé.

En passant, elle avait totalement détruit les synagogues de la vieille ville et a totalement interdit l'accès au mur occidental aux Juifs.

 

Le quartier des Maghrébins avant 1967

En 1967, après la guerre des Six Jours, lorsque l’armée israélienne entre à Jérusalem-Est et dans la Vieille ville (qui en fait partie ), le gouvernement décide de laisser aux Musulmans l’Esplanade des Mosquées.

Des dirigeants israéliens comme Moshé Dayan et le Premier ministre Levi Eshkol font ainsi immédiatement retirer le drapeau israélien de l'esplanade.

En contrepartie1, le 11 juin, les 135 maisons arabes du Quartier des Maghrébins, le long du mur, ont été rasées et les habitants, de l’ordre d’un millier, évacués en deux heures, pour créer ce qui est aujourd’hui l’esplanade du mur.2 L'espace en bas du mur n'est alors large que de 2,5 m environ.

"Les Israéliens sont entrés dans la vieille ville le mercredi 7 juin au matin. Le samedi soir, après shabbat, les 700 habitants du quartier des ­Maghrébins ont été sommés d’évacuer en quelques heures. Les Israéliens avaient une échéance, la fête de Chavouot, mercredi 14, qui était l’occasion de prier au mur des Lamentations, tout juste repris. Il n’y a pas de documents écrits sur les ordres donnés

La décision de détruire le quartier est prise par le maire de Jérusalem, Teddy Kollek, et le général Uzi Narkiss, sans ordre politique explicite du gouvernement. L’association des ingénieurs et des architectes de Jérusalem-Ouest joue un rôle majeur : elle fournit le matériel et les ouvriers, elle supervise les opérations. La décision sera ainsi présentée comme technique, et non militaire. Officiellement, il s’agit de ­raser des taudis.

Il faut mettre cette destruction en perspective avec ce qui se passe au-dessus, sur l’esplanade des Mosquées – le mont du Temple pour les juifs. Après la conquête de la vieille ville, le général Moshe Dayan ordonne de retirer le drapeau israélien et les soldats israéliens de ce lieu saint. Il dit aux Jordaniens : vous gardez la gestion pleine et entière de l’esplanade. Mais pendant ce temps, en contrebas, on crée un lieu saint pour les juifs, devant le mur des Lamentations. Or le passage est trop étroit pour les croyants, il faut donc raser le quartier qui se dresse là."3

 

 

Le décret du ministre israélien de la défense du 13 août 1967 laisse l’administration des lieux saints musulmans de Jérusalem à la Jordanie, qui l’exerce par l’intermédiaire du Waqf islamique de Jérusalem et de la Fondation d’Al-Aqsa pour la dotation et le patrimoine.

Depuis, il est interdit aux non-musulmans de prier à voix haute sur l’esplanade du Temple. Le « rôle particulier » de la Jordanie sur les lieux saints musulmans de Jérusalem est inscrit au traité de paix entre Israël et la Jordanie (art 9) de 1994, ce qui, bien sûr, agace les autorités palestiniennes.

 

L'Origine du quartier des maghrébins

 

« Le retour de Jérusalem dans la demeure de l'islam [ en 1187 ] eut également pour conséquence de rétablir une autre source de peuplement pérenne : la venue de pèlerins dans la Ville sainte

...de nombreux pèlerins originaires du Maghreb choisirent-ils de s'établir à Jérusalem après 1187, où ils se regroupèrent dans un quartier situé en limite sud-ouest du Noble sanctuaire, près d'un accès de l'esplanade qui fut désormais connu sous le non de Bab al-Maghariba (porte des Maghrébins).

Au milieu des années 1190, al-Afdal Ali, le fils de Saladin, fit construire pour eux l'oratoire des Maghrébins sur le Haram, ainsi qu'une madrassa pour l'enseignement du droit malilkite (l'école juridique dominante au Maghreb), en ville cette-fois-ci, au sein de leur quartier. »1

 

Le quartier existe depuis la prise de Jérusalem par Saladin, à la fin du 13e siècle. C'est alors une ville avec relativement peu de constructions.

 

"Saladin distribue à ses généraux et lieutenants des terres dans les villages aux alentours et des quartiers de la ville. L’un de ses compagnons est Abou Madyan.

D’origine andalouse, il sera enterré en Algérie. Mystique extrêmement renommé, il fonde un quartier entièrement dévolu à l’accueil des ­pèlerins du Maghreb, de retour de La Mecque et de Médine. Il met en place une fondation pieuse musulmane classique (un waqf) avec deux pôles : un pôle de service public pour les habitants, un autre pôle rapportant de l’argent grâce aux terres du village d’Ein Kerem, à l’ouest de Jérusalem.

C’est comme ça que, pendant huit siècles, des Algériens, des Tunisiens et des Marocains vont faire souche à ­Jérusalem, tout en faisant des allers-retours vers leur pays d’origine. Jusqu’en 1967, le quartier est habité par des Maghrébins. Ils sont environ 700 à la veille de la guerre des Six-Jours, dans 138 foyers. Depuis le XIIe siècle, c’est un quartier pour les pauvres plutôt qu’un quartier pauvre. On peut parler de logements sociaux, subventionnés par une fondation pieuse.

Un quartier pour les pauvres ­longtemps placé sous protection étrangère…

En 1949, après la guerre contre les pays arabes, le village d’Ein Kerem se ­retrouve en Israël. Les paysans palestiniens sont évacués, les terres saisies. Les revenus qui en étaient tirés n’existent plus. Le waqf, d’origine algérienne, se retrouve donc dans une crise financière profonde. Entre 1949 et 1962, année de l’indépendance ­algérienne, la France se substitue aux revenus perdus.

Il existe des boîtes entières d’archives montrant comment le consul de France, en tant que puissance souveraine en Algérie, prend à sa charge, dans le quartier des Maghrébins, les ­dépenses de santé, la nourriture pendant le ramadan, les vêtements gratuits pour les enfants et les veuves, ­conformément aux textes d’origine de la fondation. Beaucoup de rénovations sont aussi lancées dans les années 1950. En Algérie, des actions de sensibilisation du public sont organisées, on fait des quêtes à la sortie des mosquées. Le roi du Maroc puis la Tunisie indépendante donnent aussi de l’argent.

Quelles conséquences a eu, pour les habitants du quartier, l’indépendance de l’Algérie en 1962 ?

A partir de 1962, le consulat de France ne peut plus intervenir en leur faveur, politiquement et juridiquement. Or, l’Algérie et la Tunisie n’ont rien fait pour reprendre la protection qu’avait assurée la France. Le Maroc, de son côté, a continué à accorder quelques subsides, mais en se gardant d’intervenir sur le plan juridique et politique. Le cas algérien est particulièrement bien documenté grâce aux archives de l’ambassade de France. Pendant des mois, à cette époque, les Français transmettent les clés de la souveraineté aux Algériens : impôts, police, postes, cadastre, etc.

Jean-Marcel Jeanneney, qui était alors l’ambassadeur à Alger, a demandé des notes au consulat à Jérusalem sur le quartier des Maghrébins et surtout sur les terres d’Ein Kerem, vers novembre-décembre 1962. Il y a alors dix-neuf années de loyers non perçus, qui font l’objet d’une procédure judiciaire depuis 1951. Les Israéliens sont prêts à payer des indemnités forfaitaires, dès lors que leur ­souveraineté serait reconnue. A plusieurs reprises, le procès est reporté parce que la France n’a plus légitimité à s’y présenter.

L’Algérie, elle, est dans une autre ­séquence historique. C’est un Etat neuf, socialiste, nationaliste, en décalage total avec le sort de ces musulmans pieux exilés à Jérusalem. Les ­Israéliens le savent parfaitement. Ils constatent qu’il n’y a plus personne en face d’eux, au procès. Ainsi, pendant cinq ans [1962-1967], le quartier se dégrade sur le plan matériel et ­s’affaiblit sur le plan juridique et économique, il n’est plus soutenu par aucune puissance étrangère.

Qu’arrive-t-il aux habitants expulsés après la guerre des Six-Jours ?

Il y a plusieurs scénarios. Une partie des habitants se réfugie dans les bâtiments de la fondation Abou Madyan, en bordure du quartier, qui ont été épargnés, et ils s’y trouvent encore. La plus grosse partie s’installe dans des quartiers comme Silwan ou Shuafat, chez de la famille proche ou éloignée, encouragée par les Israéliens. Des procédures de compensation sont mises en place. J’ai trouvé un gros classeur à la mairie de Jérusalem avec des ­demandes en ce sens. Il est difficile de mesurer dans quelle mesure elles étaient justes et si elles ont été menées à leur terme."3

 

La madrassa fut détruite en même temps que le quartier des maghrébins en juin 1967.

 

1 Vincent Lemire, Jérusalem ville-monde p. 259.

1 La notion de contrepartie ou de compromis est controversée sur ce sujet.

2 La destruction de ce quartier fait aujourd'hui encore l'objet d'articles. Ce n'est pas le cas du quartier juif de la vieille ville totalement rasé avec ses 56 synagogues, par les Jordaniens en 1948, en dépit de leurs engagements.

3 LeMonde 30 juin 2016, Piotr Smolar interviewant Vincent Lemire,

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