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Le statut de Jérusalem dans l'Empire mamelouk

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Jérusalem occupait dans l'idéologie mamelouke une place d'une importance capitale. Pour des sultans qui se présentaient comme les champions de l'Islam — les vainqueurs des croisés et des Mongols, les protecteurs des deux Saintes Mosquées de La Mecque et de Médine — la possession de Jérusalem, troisième lieu saint de l'Islam, était un élément fondamental de leur légitimité religieuse et politique.

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Les sultans mamelouks ne se contentèrent pas de posséder Jérusalem : ils investirent massivement dans sa reconstruction, dans l'embellissement de l’esplanade, et dans la fondation d'institutions religieuses et charitables (waqf) qui assuraient leur commémoration post-mortem. Cette politique de mécénat jérusalmite répond à plusieurs motivations entremêlées :

La piété  : les chroniques contemporaines témoignent d'un attachement religieux réel de nombreux sultans à Jérusalem. Le sultan al-Nasir Muhammad ibn Qalawun visita Jérusalem à plusieurs reprises et y finança des constructions importantes. Le sultan Qa'it Bay fit de Jérusalem l'une de ses priorités architecturales.

La propagande dynastique : le nom du sultan gravé dans la pierre, associé à une fondation pieuse, perpétuait sa mémoire et ses mérites religieux. Les inscriptions fondatrices mameloukes — omniprésentes dans la Vieille Ville — sont à la fois des actes religieux (le sultan offre un bien à Dieu) et des actes politiques (le sultan marque son territoire).

La résistance idéologique aux croisés : réislamiser Jérusalem, reconstruire le Haram, fonder des madrasas et des ribats pour les savants et les pèlerins musulmans — tout cela participait d'un discours idéologique de reconquête spirituelle dont la dimension architecturale était essentielle.

L'administration de l’esplanade (Mont du Temple)

Le Haram al-Sharif (Noble Sanctuaire) en arabe, l'esplanade de l'ancien Temple hérodien, sur laquelle se dressent le Dôme du Rocher et la Mosquée al-Aqsa — fut l'objet de soins constants et de travaux importants sous les Mamelouks. Cette attention portée par les Mamelouks était à la fois pratique (entretien et embellissement des monuments existants) et idéologique (affirmation de la souveraineté islamique sur le lieu saint).

Les Mamelouks créèrent ou développèrent plusieurs institutions spécifiques pour l'entretien et l'animation spirituelle du Haram :

Le waqf : un système de fondations pieuses (awqāf, singulier waqf) — revenus provenant de boutiques, de khans, de terrains agricoles — dont les revenus étaient affectés à l'entretien des monuments, au salaire des fonctionnaires religieux (imams, muezzins, Koran-reciters) et à la distribution alimentaire aux pauvres et aux pèlerins. La documentation de ces waqf — conservée dans les registres des tribunaux religieux (sijillāt al-mahākim al-shar'iyya) de Jérusalem, partiellement publiée — constitue une source essentielle pour l'histoire économique et sociale de la ville mamelouke (Little, « The Significance of the Haram Documents for the Study of Medieval Islamic History », Der Islam, 1980).

Les ribats et zaouïas : maisons d'hôtes pour pèlerins (ribat) et couvents soufis (zaouïa), construits dans les rues adjacentes au Haram pour accueillir les visiteurs et les mystiques qui venaient prier sur l'esplanade. Ces institutions — dont nous avons décrit plusieurs dans la conférence sur le quartier musulman — formaient un réseau d'accueil et de vie spirituelle autour du sanctuaire.

Les madrasas : écoles coraniques où étaient enseignés le Coran, les hadiths, la jurisprudence islamique (fiqh) et les sciences auxiliaires. Chaque madrasa mamelouke était fondée selon un waqf spécifique, avec des revenus propres, un personnel enseignant défini et des étudiants boursiers. Certaines madrasas étaient également des mausolées — le fondateur y était enterré et ses successeurs y récitaient des prières à son intention.

Les rues: une topographie mamelouke

Les rues qui bordent le Haram al-Sharif depuis le quartier — principalement la rue de la Chaîne (Tariq Bab al-Silsila) au sud et les rues adjacentes — constituent le concentré le plus remarquable d'architecture mamelouke au monde.

Les minarets de l’esplanade

Les quatre minarets du Haram al-Sharif constituent un ensemble d'une grande cohérence typologique — tous de plan carré, tous en pierre calcaire locale, tous coiffés d'un pavillon à coupole octogonale — tout en présentant des différences chronologiques et stylistiques significatives.

 Le Sabil de Qa'it Bay et la fontaine al-Kas : l'hydraulique sacrée

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La présence de fontaines (sabils) et de structures d'ablution (kanatir) dans et autour du Haram est une constante de l'architecture mamelouke jérusalémite. L'eau, dans la tradition islamique, a une valeur religieuse et rituelle fondamentale — les ablutions préalables à la prière (wudu') exigent de l'eau propre, et offrir de l'eau aux passants est l'une des meilleures actions pieuses (sadaqa) qu'un musulman puisse accomplir.

Le Sabil de Qa'it Bay (1482) :  Sa grille de marbre ajouré — la fenêtre à travers laquelle les passants accédaient à l'eau — est un chef-d'œuvre technique qui illustre à la perfection la maîtrise des artisans mamelouks dans le travail de la pierre. La grille est composée d'un réseau d'entrelacs géométriques — des bandes de marbre de 4 à 5 centimètres de largeur, découpées et assemblées en motifs d'étoiles à dix branches, de décagones et de pentagones imbriqués. La précision du découpage et de l'assemblage est telle que les joints entre les pièces sont presque invisibles. L'ensemble tient sans mortier — seule la pression mutuelle des pièces assure la cohésion de la grille. Ce type de travail, qui combine les techniques du tailleur de pierre et celles du géomètre, est caractéristique du niveau atteint par les ateliers de sculpteurs en marbre du Caire, que les sultans envoyaient à Jérusalem pour leurs chantiers les plus importants.

La fontaine al-Kas (« la coupe ») — grande vasque circulaire en marbre au centre de l'esplanade, alimentée par une citerne souterraine — est d'origine ancienne mais fut restaurée et embellie à plusieurs reprises sous les Mamelouks. Sa forme actuelle — un bassin circulaire de plusieurs mètres de diamètre, avec un bord mouluré et un robinet central — date de la période mamelouke tardive ou du début de la période ottomane. Elle servait aux ablutions des fidèles avant la prière du vendredi, quand des dizaines de milliers de personnes se rassemblaient sur l'esplanade.

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