En vertu des lois constitutionnelles de décembre 1867, les Juifs de l’empire des Habsbourg obtiennent l’émancipation qui annule ainsi toutes les entraves existant encore à leur liberté de mouvement et permet l’accès à toutes les professions.
Les Juifs sont le seul groupe de la monarchie des Habsbourg présent dans toutes les régions et dans toutes les villes de petite, moyenne et grande importance. Leurs origines et modes de vie montrent toutefois une grande disparité, que renforce encore l’adoption de modèles culturels différents selon la société dans laquelle ils vivent.
Durant la période qui nous intéresse ici, les Juifs peuvent être partagés en trois grandes catégories : tout d’abord un monde juif dit occidental, principalement des Juifs allemands, que l’on retrouve surtout en Bohême-Moravie, en Autriche et en Hongrie ; les Juifs de l’est, des espaces polonais et russes, qui immigrent dans le courant du siècle vers les territoires austro-hongrois, essentiellement en direction de sa partie orientale, Bukovine, Hongrie, Slovaquie, puis vers Vienne et Prague. Finalement la dernière composante est une branche méridionale et balkanique, représentée par les Juifs italiens et bosniaques. Le chemin vers l’émancipation a connu des péripéties, dont certaines ont été douloureuses, notamment durant la révolution de 1848.
À l'issue d'une période de néoabsolutisme la monarchie des Habsbourg opère une ouverture vers un régime de représentation parlementaire et d'égalité civique ; elle pacifie ses rapports avec la Hongrie par l'intermédiaire du Compromis de 1867 et les lois constitutionnelles de décembre 1867 reconnaissent enfin aux Juifs l’égalité avec les autres citoyens de l’Empire et leur ouvrent la voie de l’intégration. En échange, les Juifs vont se montrer parmi les plus ardents partisans de l’empereur François-Joseph. Le territoire de la monarchie devient en outre un refuge pour les Juifs persécutés en Russie.
Le phénomène migratoire qui entraîne les Juifs de Galicie vers le centre – Vienne – ne se dément pas jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale.
1. Les Juifs, des Austro-Hongrois par excellence ?
La loyauté des Juifs envers la monarchie est incontestable. En les présentant souvent comme les seuls véritables vecteurs de l’identité autrichienne, la vision nostalgisante et rétrospective de l’empire des Habsbourg leur dénie tout sentiment d’appartenance nationale et à l’inverse aux nationalités tout attachement dynastique.
Définie par la langue, la nationalité n’est donc pas un critère d’identification pour les Juifs, même si, en Galicie, le « nationalisme » juif prétend faire admettre le yiddish comme langue d’usage (Umgangssprache).
Cette revendication n’aboutit pas et le judaïsmedemeure une catégorie confessionnelle1. Leur adhésion aux divers projets nationaux pose problème. Leur besoin de reconnaissance les conduit à adopter le modèle dominant dans la société où ils se trouvent : allemand, hongrois, polonais, italien, car il leur permet de s’intégrer en outre à un modèle social séduisant (culture, noblesse). Face à cela, les nationalités « dominées » les voient comme des ennemis, alliés du pouvoir ; elles emploient donc souvent une rhétorique antisémite qui les exclut.
Par conséquent il serait tentant de voir en 1918 les Juifs comme des « vaincus » puisque les États successeurs vont se construire sur une communauté nationale à laquelle ils sont demeurés étrangers dans la plupart des cas. Cette analyse est marquée par la rétrospective mais aussi et surtout par l’impact du traumatisme de la Shoah qui brouille les pistes. Elle est de surcroît déterminée par une méconnaissance des mécanismes d’identification dans les pays successeurs, car elle a été dominée par la littérature autrichienne
Il est donc erroné en français d’écrire les "Juifs" avec une majuscule dans le contexte austro-hongrois de l’entre-deux-guerres dont les auteurs, souvent juifs eux-mêmes, ont été les vecteurs d’une indéniable nostalgie de la monarchie.
En Hongrie, l’effondrement de 1918 a été suivi par deux révolutions et une contre-révolution qui fait des Juifs des traitres à la patrie et prépare le terrain à leur exclusion. La défaite et les troubles de 1918-1919 sont imputés aux Juifs accusés d’avoir poignardé dans le dos la nation hongroise.
Dans les autres pays, les Juifs sont devenus souvent une « double » minorité puisqu’ils se rattachent à l’ancienne majorité : c’est le cas en Tchécoslovaquie ou les Juifs de Bohême-Moravie, malgré une identification croissante à la nation tchèque, sont encore vus comme des Allemands et oùceux de Slovaquie en revanche sont assimilés aux Hongrois.
Les Juifs de Trieste sont victimes de la frénésie de reconquête de la terre irrédente qui devient un bastion du fascisme. Or, dans l’immédiat après-1918, ce ne sont pas seulement les Juifs qui se trouvent vaincus, c’est toute une société qui perd la guerre et ses repères fondés sur un système dynastique supranational. Les nouveaux États nations sont constitués de minorités, dont les Juifs, qui peinent à trouver leur place dans un cadre rétréci géographiquement et moralement.
2.Une population diversifiée
Une présentation statistique de l’évolution de la population juive en Cisleithanie fait apparaître au début de notre période, en 1869, 822 220 Juifs. Le dernier recensement austro-hongrois de 1910 comptabilise 1 313 687 Juifs, soit 4,6 %de la population.
C’est en Galicie et Bucovine que la population juive est la plus nombreuse. Les autres territoires mentionnés comportent une population juive qui n’excède les 2 % qu’en Moravie.
La Bosnie-Herzégovine, administrée puis annexée par l’Autriche-Hongrie en 1908, comprend une communauté juive importante à Sarajevo, en grande majorité séfarade, mais pour l’ensemble de la province, les Juifs ne forment en 1910 que 0,6 % de la population totale.Les Juifs sont relativement moins nombreux en Transleithanie : même si lenord et le nord-est de la Hongrie ainsi que Budapest connaissent un fort peuplement juif, les pourcentages n’atteignent pas les volumes de la Galicie ou de la Bucovine, non plus que de Prague et Vienne réunies.
L’évolution démographique est cependant comparable, la population juive de Transleithanie augmentant elle aussi d’un peu plus de 300 000 personnes dans l’espace compris entre 1880 et 1910. On obtient ainsi pour 1880 une population juive de 638 314 personnes (Croatie incluse) soit 4,1 % de l’ensemble, qui atteint en 1910 le chiffre de 932 458, à savoir 4,5 % de la population totale.
La présence significative des Juifs dans les villes est antérieure à 1848. Les différentes restrictions et interdictions de séjour sont contournées par l’établissement des Juifs dans les faubourgs, soit encore sur des terres appartenant aux familles nobles résidant dans ces villes.
Pour la Transleithanie en général, le mouvement d’urbanisation massif des Juifs et en vérité leur installation essentiellement à Budapest peuvent être datés du début des années 1840, avec l’obtention de l’autorisation de s’installer sans limites dans les villes royales libres.
À Vienne, dont les Juifs sont en principe exclus depuis 1670, une petite communauté a réussi à se maintenir, bénéficiant des faveurs accordées par la Cour à ses fournisseurs et banquiers. Cependant, le véritable essor de la population juive de Vienne commence après 1867, pour atteindre une ampleur considérable dans un laps de temps très court puisque, dès 1880, les Juifs forment plus de 10 % de la population viennoise, réduite par l’intégration progressive des faubourgs se maintint autour de 8,5 % jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale.
Pour le reste de la Cisleithanie, c’est à Prague puis dans les villes galiciennes et à Czernowitz que l’on trouve les communautés juives les plus significatives. On compte ainsi en 1910 9,4 % de Juifsà Prague, 28,1 % à Cracovie, 27,6 % à Lemberg et 31,9 % à Czernowitz.
En Transleithanie, c’est Budapest qui attire la grande majorité des immigrants. Le pourcentage de la population juive de Budapest passe ainsi de 10 % en 1867, ce qui était déjà considérable et montre bien l’ancienneté du processus, à 23,1 % en 1910.
En 1910, plus de 50 % des Juifs de Hongrie sont des citadins. Tout comme en Cisleithanie, une grande partie des derniers arrivants de l’est demeurent des ruraux, reconstituant la structure communautaire du shtetl et demeurant réfractaires à toute assimilation. À partir des années 1880, l’émigration en direction de l’Amérique prend une ampleur considérable et ne concerne pas seulement les Juifs. Entre 1881 et 1914, le nombre des immigrants juifs originaires d’Autriche-Hongrie s’élève à 319 894.
Les Juifs représentent 7 % des immigrants austro-hongrois, soit près de deux fois leur part dans la population de l’Empire. Environ 85 % d’entre eux viennent de Galicie.
3. La contribution juive au modèle de société de l'Autriche-Hongrie
L’émancipation de 1867 donne à l’activité des Juifs un essor considérable. Cependant il faut rappeler qu’à Vienne ainsi qu’à Budapest, le dynamisme économique et les capacités d’initiative de la communauté ont été antérieurs à 1848. À cette époque, c’est encore le commerce ainsi que l’artisanat qui dominent l’éventail des professions. Le développement des professions libérales, surtout médecins et avocats, s’affirme plus nettement après 1867 pour atteindre des proportions considérables dans les deux capitales.
Les Juifs sont dès lors présents dans tous les domaines de la création artistique et littéraire, puis même dans les débuts du cinéma, ils sont à l’avant-garde de la médecine et des autres sciences. L’apport du monde juif au rayonnement culturel exceptionnel de Vienne au tournant du siècle est essentiel. La métropole rivale, Budapest, peut elle aussi s’enorgueillir de la richesse d’une création juive sans cesse renouvelée.À ces deux pôles s’ajoutent les capitales régionales, à commencer par Prague, où l’élite juive demeure encore germanique mais où déjà des artistes s’intègrent à la composante tchèque, et Czernowitz, où les Juifs constituent à eux seuls le sommet de la vie intellectuelle de la ville, maintenant dans cette mosaïque la pratique de la langue allemande.
La grande majorité des Juifs d’Autriche-Hongrie ont été de sincères patriotes. L’expression de l’identité juive vient rejoindre celle de l’identité nationale ou confessionnelle, qui s’exprime dans un cadre régional. Au sommet de cette échelle de valeurs identitaires se trouve l’attachement à la dynastie des Habsbourg, qui rassemble tous les citoyens de l’Empire.
La neutralité confessionnelle pratiquée par le souverain a été remarquable. Pour les Juifs, les manifestations d’antisémitisme ne sont pas l’oeuvre de la dynastie mais de partis politiques ou de groupes confessionnels et ils font confiance à l’État pour les faire cesser.
Les Juifs qui ont combattu le sionisme l’ont fait en grande partie parce qu’il leur semblait injuste d’être représentés comme des apatrides, ils étaient reconnaissants à la monarchie de leur avoir donné la possibilité d’exister en respectant leur spécificité, de prospérer et de manifester leurs capacités intellectuelles. En échange, ils lui ont apporté leur énergie, leur dynamisme et leur génie en croyant de toute leur âme à l’assimilation : ils se sont tellement identifiés à ses valeurs que sa chute les a profondément désespérés.
Source, extrait d'un article de Catherine Horel, 2020
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