La législation antijuive dans l’entre-deux-guerres


En septembre 1920, le gouvernement Horthy adopta un numerus clausus qui plafonnait les effectifs d’étudiants juifs pouvant être admis dans les établissements d’enseignement supérieur. Ce plafond était fixé à 6 % du nombre total d’étudiants, soit le pourcentage de Juifs au sein de la population de la Hongrie réduite de l’entre-deux-guerres. Cette mesure reflétait la « voie chrétienne » adoptée par l’administration, qui cherchait à limiter la place des Juifs dans la vie publique sans nuire excessivement à l’économie du pays. Cette mesure blessa la fierté de nombreux Juifs hongrois, et incita un grand nombre de jeunes Juifs à partir faire leurs études à l’étranger. 3

En avril 1921, le comte István Bethlen devint Premier ministre et il resta en fonction jusqu’en 1931. Au cours de cette période, les autorités n’appliquèrent pas la loi antijuive avec une grande rigueur. Bethlen était plus soucieux de conserver le soutien des responsables juifs de l’industrie et de la banque dans ses efforts pour revitaliser l’économie hongroise que d’exécuter cette loi restrictive à la lettre. Le comte Gyula Károlyi, qui succéda à Bethlen au poste de Premier ministre, suivit son exemple dans ce domaine.

En octobre 1932, Guyla Gömbös, un ancien officier qui avait fait partie des hommes de Szeged, devint Premier ministre. Il nourrissait des idées farouchement antisémites. Pourtant,  pendant son mandat qui dura jusqu’à sa mort en 1936, il réfréna souvent sa rhétorique antisémite en public, car en ces temps de grave dépression mondiale, il avait besoin de l’aide de la communauté juive pour faire face à la situation économique du pays. Gömbös n’en prépara pas moins en coulisse le terrain à de nouvelles lois antijuives. Non content d’espérer restreindre encore les droits des Juifs, il avait l’ambition d’établir un État fasciste en Hongrie. Il mourut avant d’avoir pu réaliser cet objectif.

Gömbös réussit cependant à favoriser une politique étrangère plus favorable à l’Allemagne. Les tendances germanophiles des gouvernements hongrois entre le début des années 1930 et la fin de la Seconde Guerre mondiale jouèrent un rôle majeur dans l’évolution des persécutions subies par les Juifs hongrois. Les dirigeants hongrois souhaitaient coopérer avec Hitler, sans pourtant tomber entièrement dans l’orbite de l’Allemagne. Nombre d’entre eux espéraient qu’en collaborant avec l’Allemagne, ils obtiendraient la restitution des territoires arrachés à la Hongrie après la Première Guerre mondiale ; d’autres en revanche continuaient à se méfier de l’hégémonie allemande, craignaient d’être entraînés dans une guerre coûteuse ou se sentaient politiquement et culturellement bien plus proches de la Grande-Bretagne que de l’Allemagne. Avant l’adoption de la Solution Finale, la persécution des Juifs telle que la pratiquait le régime de Horthy contentait Hitler et servait plus ou moins de soupape de sécurité dans les relations germano-hongroises ainsi qu’à l’égard des éléments les plus à droite de Hongrie. En revanche, quand l’extermination massive et systématique des Juifs fut érigée en politique officielle de l’État nazi, le gouvernement hongrois n’en fit pas suffisamment aux yeux d’Hitler et de ses cohortes, pas plus qu’à ceux des extrémistes hongrois. Ils n’obtiendraient satisfaction qu’en 1944 avec l’occupation de la Hongrie par les Allemands lesquels, avec la coopération des Hongrois, envoyèrent les Juifs à la mort. 4

Après le décès de Gömbös en 1936, son successeur, Kálmán Darányi, imposa une législation contre les Juifs inspirée du travail préparatoire de Gömbös. Darányi démissionna en mai 1938 avant l’adoption du projet de loi, adopté sous son successeur, Béla Imredy, le 29 mai 1938. Ce qu’on appelle la première loi antijuive limitait à 20 % la place des Juifs dans l’économie et dans les professions libérales de la Hongrie.

La deuxième loi antijuive fut adoptée le 4 mai 1939 sous le gouvernement du Premier ministre Pál Teleki et appliquée le lendemain. Elle réduisait encore la place des Juifs dans la vie économique hongroise, fixant un plafond à 6 %. La loi définissait comme Juifs ceux qui se déclaraient comme tels ou qui avaient un parent ou deux grands-parents membres de la communauté juive à cette date. La loi ne s’appliquait cependant pas à ceux qui étaient nés chrétiens, dont les parents étaient chrétiens au moment de leur mariage ou qui s’étaient convertis avant le 1er janvier 1939. Cette dérogation concernait également les soldats blessés sur le front, ou ceux qui avaient obtenu une ou plusieurs médailles pour acte de bravoure, les veuves et les enfants des soldats morts à la guerre, les participants à la contrerévolution et ceux qui travaillaient comme conseillers de la cour, professeurs, prêtres, ecclésiastiques ou qui étaient champions olympiques. La classe moyenne inférieure, les artisans, les employés de bureau et la plupart des membres des professions libérales furent en revanche touchés de plein fouet par les effets de cette loi. Celle-ci élargit le fossé entre riches et pauvres et accéléra l’appauvrissement de la communauté juive dans son ensemble. 5

La troisième loi antijuive, adoptée le 23 juillet 1941 sous le gouvernement de Lászlo Bárdossy et promulguée le 8 août de la même année, se rapprochait davantage des lois nazies de Nuremberg dans son ton et dans sa définition raciale des Juifs. Comme la loi de Nuremberg initiale, elle interdisait le mariage entre Juifs et non Juifs, ce qui lui valut d’être couramment surnommée loi de protection raciale. Selon Nathaniel Katzburg, elle devint une des clés de voûte du processus d’exclusion et d’élimination des Juifs de la société hongroise. 6

D’autres restrictions législatives imposées aux Juifs hongrois avant l’occupation nazie en mars 1944 supprimèrent les derniers vestiges de l’émancipation qui leur avait été accordée au siècle précédent. Un projet de loi voté le 19 juillet 1942 abolissait ainsi le statut de « religion reçue » dont avait joui le judaïsme en Hongrie, tandis qu’une loi promulguée le 6 septembre 1942 interdisait aux Juifs d’acquérir des propriétés agricoles et exigeait le transfert des biens juifs à des non Juifs. 7

(source extrait article Robert Rozett 2016,  Sciences po)

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