Les Essais (1572-1588)

montaigne.png


I - Au Lecteur.

« Voici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès le début que je ne m’y suis fixé aucun autre but que personnel et privé ; je ne m’y suis pas soucié ni de te rendre service, ni de ma propre gloire : mes forces ne sont pas à la hauteur d’un tel dessein.
Je l’ai dévolu à l’usage particulier de mes parents et de mes amis pour que, m’ayant perdu (ce qui se produira bientôt), ils puissent y retrouver les traits de mon comportement et de mon caractère, et que grâce à lui ils entretiennent de façon plus vivante et plus complète la connaissance qu’ils ont eue de moi.

S’il s’était agi de rechercher la faveur du monde, je me serais paré de beautés empruntées. Je veux, au contraire, que l’on m’y voie dans toute ma simplicité, mon naturel et mon comportement ordinaire, sans recherche ni artifice, car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y verront sur le vif, mes imperfections et ma façon d’être naturellement, autant que le respect du public me l’a permis.  Si j’avais vécu dans un de ces peuples que l’on dit vivre encore selon la douce liberté des premières lois de la nature, je t’assure que je m’y serais très volontiers peint tout entier et tout nu.

Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : il n’est donc pas raisonnable d’occuper tes loisirs à un sujet si frivole et si vain.
Adieu donc. »

De Montaigne, ce 12 Juin 1588.


II - Mobilisme universel

« Les autres moralistes instruisent l’homme ; je me contente de le décrire, et je fais le portait d’un individu bien mal instruit : si j’avais à le refaire, je le ferais sûrement tout différent. Mais désormais c’est fait.

Cependant les traits de mon tableau ne manquent pas de justesse, bien qu’ils soient changeants et divers. Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, à cause du branle général de leur branle particulier. La constance même n’est qu’un branle plus languissant.

Il m’est impossible de fixer mon objet : il va trouble et chancelant, sous l’effet d’une ivresse naturelle. Je le saisis en cet instant, comme il est au moment où je m’occupe de lui. Je ne peins pas l’essence, je peins le passage.

Il pourra m’arriver tout à l’heure de changer, non seulement d’état, mais aussi d’intention.  C’est l’enregistrement d’incidents divers et changeants, de pensées indécises et éventuellement contradictoires : soit que je change moi-même, soit que voie les choses dans des circonstances différentes, et selon un autre point de vue. Toujours est-il qu’il peut bien m’arriver de me contredire, mais la vérité, comme disait Démade, je ne la contredis pas.

Si mon esprit pouvait se fixer, je ne ferais pas d’essais, je prendrais des résolutions ; mais il est toujours en apprentissage et en exercice. » (III, 2)


III- Autoportrait

« Moi qui m’épie d’aussi près qu’il est possible, qui ai sans cesse les yeux fixés sur moi, en homme qui n’a pas grand chose à faire ailleurs, j’oserai à peine dire la vanité et la faiblesse que je trouve en moi.

J’ai le pied si instable et si peu assuré, je le trouve si prêt à vaciller et si sujet au déséquilibre, et j’ai une vision des choses si irrégulière, que, lorsque je suis à jeun, je me sens tout autre qu’après un repas ; si la santé me sourit, ainsi que la lumière d’une belle journée, me voilà homme de bonne compagnie ; mais si j’ai un cor qui me blesse l’orteil, me voilà renfrogné, peu aimable, peu accueillant. (…)

Je suis le siège de mille mouvements inconsidérés et contingents. Ou bien je suis sujet à la mélancolie, ou bien d’humeur irascible ; et avec son autorité particulière, le chagrin en cet instant domine en moi ; ce sera tout à l’heure la joie. (…) Je ne fais qu’aller et venir ; ma raison ne va pas toujours en avançant ; elle erre, elle divague,

Comme une frêle barque, surprise sur la vaste mer par un vent furieux (Catulle)
Chacun en en dirait à peu près autant de lui-même, s’il s’observait comme je le fais » (II, 12)

Inconstance et multiplicité des ‘moi’ 

« Notre comportement ordinaire, c’est de suivre les mouvements de notre désir, à gauche, à droite, en haut, en bas, selon que le vent des occasions nous entraîne. Nous ne pensons ce que nous voulons qu’à l’instant où nous le voulons, et changeons comme cet animal qui prend la couleur du lieu où on le pose. Ce que nous avons projeté il y a un instant, nous l’abandonnons bientôt et tout à l’heure encore nous revenons sur nos pas : ce n’est que branle et inconstance. 

Nous n’allons pas : on nous emporte comme les objets qui flottent, tantôt doucement, tantôt avec violence, selon que l’eau est irritée ou calme. (…) Non seulement le vent des accidents me remue selon son inclinaison, mais en outre je me remue, je me trouble moi-même par l’instabilité de ma position ; qui s’observe très attentivement ne se trouve guère deux fois dans le même état. Je donne à mon âme tantôt un visage, tantôt un autre, selon le côté où je la pose. Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement. Toutes les contradictions se trouvent en moi, d’une certaine manière, selon les cas. Timide, insolent ; chaste, luxurieux ; bavard, taciturne ; vaillant à la peine, fragile ; spirituel, ahuri ; grognon, aimable ; menteur, sincère ; savant, ignorant et généreux et avare, et prodigue tout cela je le vois en moi d’une certaine manière selon les côtés où je me tourne. Et quiconque s’étudie avec beaucoup d’attention, trouve en lui-même et jusqu’en sa raison, cette multiplicité d’aspects contradictoires [trouve en soi, et voire en son jugement même, cette volubilité et discordance].

Je ne peux rien dire de moi intégralement, simplement et absolument, sans restriction, sans mélange, d’un seul mot. “Je distingue” [distingo] est la règle principale de ma Logique. » (II, 1)

IV- Sur l’amitié

« Au demeurant, ce que nous appelons d’ordinaire amis et amitiés, ce ne sont que des relations familières nouées par quelque circonstance ou par utilité, et par lesquelles nos âmes sont liées. Dans l’amitié dont je parle, elles s’unissent et se confondent de façon si complète qu’elles effacent et font disparaître la couture qui les a jointes. Si on insiste pour me faire dire pourquoi je l’aimais [La Boétie], je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant : “Parce que c’était lui, parce que c’était moi”.

Il y a, au-delà de tout mon discours et de tout ce que je peux dire en particulier, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. » (I, 27)