participer à la vie politique et civile, même s'il n'y avait que 50 familles enregistrées à Anvers.
A la fin du xixe siècle, une troisième vague d'immigration fit d'Anvers ‘la Jérusalem de l'Occident’. Des juifs d'Europe de l'Est, des ashkénazes fuyant les progroms entre 1885 et 1905, transitèrent par le port d'Anvers, d'où ils devaient partir vers les États-Unis et le Canada. Un nombre très considérable d'entre eux s'établirent cependant dans la ville et y contribuèrent à l'essor du commerce et de l'industrie du diamant. Quelques chiffres: entre 1880 et 1901, la communauté juive passa de 1 000 à 8 000 personnes; vers 1913, ils étaient déjà 13 000, et vers 1927 35 500; et entre 1933 et 1940, principalement en raison de la politique antisémite menée par les nazis en Allemagne et en Autriche, la population juive s'élevait à 55 000.
De 80 à 85% d'entre eux étaient actifs dans le commerce du diamant. Les autres étaient actifs dans le commerce de détail, le secteur tertiaire et le secteur religieux. Rien de surprenant à cela, vu que la communauté comportait en effet tout l'éventail des sionistes ardents aux antisionistes convaincus, des athées aux ultra-orthodoxes, et des communistes aux conservateurs. La communauté juive comptait plus d'organisations rivales allant de clubs sportifs à des partis politiques que la communauté flamande autour d'elle. Et les partis politiques flamands - mis à part, bien sûr, le Parti catholique et ultérieurement de petits mais bruyants groupements fascistes - comptaient dans leurs rangs des membres juifs actifs et souvent éminents tels que le conservateur Louis Franck, le nationaliste flamand Maarten Rudelsheim et le socialiste Sam Emmerik. Pendant la deuxième guerre mondiale, ce fut là un élément capital pour la survie d'un nombre considérable de juifs. Tous les groupes juifs rivaux disposaient de leurs propres quotidiens et revues rédigés en yiddish, en hébreu, en néerlandais, en français et en plusieurs langues d'Europe de l'Est. Il s'agissait d'une communauté en très grande partie libérale et séculière: quelque 85% des enfants fréquentaient des écoles non juives et avaient dès lors beaucoup d'amis et de connaissances non juifs - fait qui devait se révéler d'une importance vitale au cours des années à venir. Les Anversois, des catholiques jusqu'aux vastes organisations nationalistes flamandes - et Anvers a été le bastion du nationalisme flamand depuis la fin du xixe siècle -, se montraient généralement tolérants à l'égard de la présence juive et participaient même à des manifestations de solidarité avec les juifs opprimés par l'Allemagne nazie. Un véritable antisémitisme se manifestait cependant au sein des organisations fascistes relativement petites qui puisaient leur inspiration chez leurs amis politiques allemands.
Cet état de choses changea du tout au tout au moment de l'invasion allemande en Belgique, le 10 mai 1940, quoiqu'il fallût attendre encore un an avant que le chef du Sicherheitsdienst (Service de sécurité), le major Ehlers, osât imposer le port de l'étoile de David. Comme il l'avait expliqué dans plusieurs lettres adressées à l'impatient Heinrich Himmler, il redoutait une éventuelle réaction hostile de la part de la population non juive. Nous ne nous attarderons pas sur le mécanisme de l'Holocauste - la répartition des juifs en différentes catégories et l'installation d'un Judenrat (Conseil juif), conseil composé d'éminents citoyens juifs et chargé d'organiser ce qui restait encore à faire en matière d'éducation et de service social juifs et d'établir mensuellement la liste de ceux qui devaient être déportés vers les prétendus camps de travail à l'Est. Deux points méritent toutefois d'être soulignés: premièrement, 42 000 seulement des plus de 50 000 juifs bloqués dans la Belgique occupée étaient officiellement enregistrés; deuxièmement, 25 600 seulement ont été déportés vers les camps de la mort, dont à peine 1 244 sont revenus. Quelque 25 000 juifs ont pu soit se cacher, soit passer les frontières - résultat d'une remarquable collaboration entre de vastes réseaux d'organisations catholiques et de la résistance à dominance communiste. Un nombre important de juifs, généralement des réfugiés politiques du Troisième Reich ou de l'Europe de l'Est occupée par les nazis, se sont activement engagés dans le combat armé et, le cas échéant, ont constitué leur propre unité militaire au sein de la structure globale de la coalition nationale des groupes de résistance. En dépit de leur héroïsme, toutefois, la communauté juive florissante d'Anvers était virtuellement anéantie à la fin de la deuxième guerre mondiale.
Dès 1946, les survivants s'attelèrent à la reconstruction de la structure économique et sociale de la vie juive dans la ville. Mais l'arrivée massive de familles orthodoxes, plus particulièrement des hassidim, de Pologne et de Hongrie contribua à modifier considérablement le caractère de la communauté juive d'Anvers. Ces juifs hassidiques, divisés eux-mêmes en sept sectes différentes, ont trouvé des emplois dans le secteur du commerce du diamant et ont réussi à faire à nouveau d'Anvers un des premiers centres
mondiaux du diamant, et en même temps ils ont établi leur propre ghetto religieux et social, comme s'ils recréaient un shtetl - ‘petite ville’ en yiddish - de l'Europe de l'Est au coeur d'une ville du xxe siècle. Mais c'est bien plus complexe que cela: bien que la plupart de leurs enfants fréquentent des écoles juives et qu'en dehors de la Bourse ils n'aient guère de contacts avec la population non juive, ces hassidim contribuent pour 5% au produit national brut belge et fournissent quelque 20 000 emplois à leurs concitoyens non juifs. Ce sont là des faits essentiels si on veut comprendre les rapports entre les juifs anversois et les racistes d'extrême droite. Bien que les hassidim ne représentent pas plus de 40% des 15 000 à 18 000 juifs anversois, leur influence sur le plan religieux et économique s'avère plus importante que celle des hassidim (et coreligionnaires) de Williamsburg, Bne Brak ou Mea Shearim, qui se sont beaucoup moins mêlés aux autres juifs. Les juifs anversois qui ne font pas partie des communautés hassidiques ou orthodoxes se considèrent eux-mêmes comme des traditionalistes. Parmi les vingt-trois temples de la ville, on ne compte pas une seule synagogue réformée, mais il y a au moins quinze beith Midrash (maisons de prière et d'étude, principalement d'obédience orthodoxe ou hassidique rigoureuse). Les vendredi et samedi, tous ces lieux du culte se remplissent d'hommes juifs priant et chantant à voix haute, tandis que les femmes participent aux cérémonies dans les galeries séparées au-dessus et autour de l'espace central de la synagogue.
On peut dire qu'historiquement, les relations entre la communauté juive d'Anvers et ses concitoyens en grande majorité non juifs, dits ‘chrétiens’ - c'est-à-dire catholiques romains -, ont été en grande partie déterminées par l'argent: dans la mesure où les juifs étaient économiquement utiles pour les dirigeants de la ville et la bourgeoisie locale, ils ont été protégés contre l'Inquisition des autorités espagnoles. Après leur émancipation à la fin du xviiie siècle, leur influence au sein de la société civile, et par conséquent leur sécurité, s'est accrue avec leur pouvoir financier et économique, plus particulièrement dans l'industrie et le commerce florissants du diamant. De nos jours, ils jouissent d'une liberté totale en matière religieuse et entretiennent d'excellentes relations avec les autorités et la plupart des partis politiques.
De nouveaux éléments ont cependant surgi depuis 1980, susceptibles, à long terme, de menacer la situation presque idyllique dans ‘la Jérusalem de l'Occident’, nom que donnent les juifs orthodoxes à Anvers. Le premier élément est le déclin progressif du commerce du diamant au niveau mondial et la dominance croissante des marchands indiens, qui, grâce à leurs coûts de production (lisez: salaires) moins élevés, concurrencent sévèrement les entreprises anversoises traditionnelles. Près de la moitié du commerce du diamant n'est déjà plus contrôlée par les juifs, devenus dès lors plus vulnérables sur le plan économique. Le deuxième élément est plus alarmant encore: en raison de toutes sortes d'évolutions sur les plans économique, politique et ethnique, le parti d'extrême droite Vlaams Blok (Bloc flamand) est devenu la formation politique la plus importante d'Anvers. Ce parti, qui est un amalgame de séparatistes nationalistes, de fascistes déclarés et de xénophobes militants, a su tirer profit de la simultanéité du déclin économique et d'une vaste immigration de travailleurs non européens, principalement d'origine marocaine et turque. Se rendant compte que cette animosité populaire peut bien plus facilement être dirigée contre les Marocains et les Turcs que contre les juifs respectables et ayant une influence sociale indéniable, les dirigeants du Vlaams Blok s'abstiennent de tout discours antisémite ouvert, quoique quelques-uns de ses militants les plus zélés aient distribué dans d'autres villes des tracts où ils prônent leur rêve d'un pays ‘sans Arabes ni juifs’. Tous ceux qui lisent un quotidien belge savent qu'il y a régulièrement des contacts entre des leaders du Vlaams Blok et des antisémites et néonazis internationalement connus et que l'organisation de jeunesse du parti participe à des camps d'été et d'autres activités similaires néofascistes.
L'attitude ambiguë d'agression ouverte à l'égard de non-Européens et de paroles de bonne volonté à l'égard des juifs adoptée par le parti d'extrême droite trouble et divise la communauté juive anversoise. On s'en rend bien compte en feuilletant le courrier des lecteurs du Belgisch Israëlitisch Weekblad (Hebdomadaire israélite de Belgique), établi a Anvers et édité par Louis Davids. Alors que Davids adopte une attitude de vigilance prudente à l'égard du Vlaams Blok et évite soigneusement de mentionner celui-ci dans sa publication, d'autres leaders de la communauté juive, tels que le sénateur activement
antifasciste Fred Erdman, membre du parti socialiste flamand, marquent ouvertement leur désaccord sur ce point. Le problème se pose dans les termes suivants: la communauté juive doit-elle combattre la résurgence du fascisme (Erdman) ou doit-elle l'ignorer dans la mesure du possible, dans l'espoir qu cela disparaîtra tout seul (Davids)? Au point où en sont les choses, il y a lieu de se demander si nous assistons à une dangereuse répétition de l'attitude adoptée par nombre de juifs européens dans les années 30. Si tel est le cas, la stagnation économique actuelle et la récession au niveau du commerce du diamant risquent de saper facilement et rapidement les bases de l'actuelle tolérance envers les juifs anversois. Comme l'actuel succès électoral de l'extrême droite - environ 28% à Anvers - traduit notamment une conviction populaire que la crise sociale et économique pourrait être résolue moyennant l'expulsion de la main-d'oeuvre que constituent les immigrés non européens, qui peut garantir que le jour où les juifs auront perdu une partie de leur emprise sur une partie importante des emplois qu'ils ont pu offrir à leurs concitoyens jusqu'à présent, ils ne deviendront pas l'objectif suivant que viseront les ultranationalistes? Et pourquoi un parti ayant des liens historiques et internationaux avec les antisémites, et qui a des adhérents qui nient que l'Holocauste ait jamais eu lieu, hésiterait-il à adopter une telle stratégie une fois que les juifs ne représenteront plus la vache sacrée sur le plan social et économique qu'ils furent à l'époque? La limite entre le racisme antimarocain actuel et une nouvelle explosion d'antisémitisme à l'ancienne s'estompe de plus en plus, et cette attitude pourrait se renforcer, compte tenu notamment d'une impatience grandissante à l'égard de la politique israélienne, que la communauté juive anversoise défend pour ainsi dire inconditionnellement.
Quoi qu'en dise la sagesse populaire, l'histoire ne se répète jamais. Ainsi la prochaine vague d'intolérance antijuive ne sera-t-elle très probablement pas comparable aux expériences du passé. Pour le moment, il semble encore possible d'éviter qu'on doive à nouveau en arriver là, mais il est tout aussi vrai que l'éventualité d'une telle évolution semble bien plus plausible aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a dix ans. La réaction de la communauté anversoise dans son ensemble à ce danger sera cruciale pour sa survie en tant que centre d'humanisme et de culture dans un monde qui semble en passe de glisser vers une ère de plus en plus confuse sur les plans éthique, politique et social.
LUDO ABICHT Professeur de philosophie au ‘Provinciaal Hoger Instituut’ à Anvers.
Adresse: Mechelsesteenweg 212, B-2018 Antwerpen.
Traduit de l'anglais par Willy Devos.
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