JUIFS ET ROMAINS
Les deux guerres juives (66-73 ou 74 et 132-135 ap. J.-C.)

Extraits du site Scarlet.be

 

«... la grandeur, l’orgueil de Rome,
l’imperium qu’elle se décerne, sa divinité, objet d’un culte spécial et public,
sont un blasphème perpétuel contre Dieu, seul souverain réel du monde.
L’empire en question est naturellement l’ennemi des Juifs et de Jérusalem. »

Ernest RENAN, L’Antéchrist, Paris, 1873, p. 413.

 

« La foi en leur destin providentiel des Juifs
a été pour beaucoup dans leur sort effectivement étrange. »

Léon POLIAKOV, Histoire de l’antisémitisme, Paris, 1955, p. 12.

 

« Les Juifs se savent et se veulent insolites.
Leur loi les sépare des autres hommes. »

Claire PRÉAUX, Le monde hellénistique, t. 2, Paris, 1978, p. 584-585.

 

 

Parmi les drames abominables qui ont ensanglanté le XXe s., il faut mettre au premier plan ceux qui sont le fruit empoisonné du racisme et de l’antisémitisme. L’Antiquité gréco-romaine a-t-elle connu de pareils problèmes ? Et avec quelle in­tensité ? ...il [est ] intéressant ...de mesurer à travers la lecture de quelques textes latins et grecs le pourquoi et le comment de l’incompréhension qui a été un fait constant à l’égard des Juifs au cours de l’histoire.

Pour fixer les idées, constatons que la signification du terme « antisémitisme » doit être prise au sens restreint, puisqu’il s’agit d’une hostilité, non contre tout ce qui est sémite, mais seulement à l’égard des Juifs. Le nom a été créé en 1873 par un journaliste de Hambourg, Wilhelm Marr, c’est-à-dire à un moment où, en Europe occidentale, l’hostilité à l’égard des Juifs se réveillait, quand des écrivains allemands s’emparaient de la doctrine du comte de Gobineau (Essai sur l’inégalité des races humaines, 1854) pour la mettre au service du pangermanisme. Dans son ou­vrage, Gobineau estimait que la hiérarchie entre les races humaines était prouvée par l’histoire, l’anthropologie, la philologie. Pour lui, il n’y avait qu’une race pure : les Germains, rapidement identifiés avec les Allemands. Bien entendu, le na­tional-socialisme s’est référé au gobinisme. En bref, disons que le racisme se fon­de essentiellement sur la confusion entre races et groupes d’hommes qui ont entre eux une commu­nauté de caractères de civilisation (religieux, géographiques, linguis­tiques, nationaux ...). Au début du XXe s., on voit apparaître les mots « antijuif », « antijudaisme », « antisionisme », « antisioniste », naturellement avec des conno­tations dif­férentes. Pour la petite histoire, signalons qu’au cours de la seconde guerre mondiale, vers 1943, le ministre des Affaires étrangères nazi von Ribbentrop, percevant ce que la dénomination Anti­semitismus pouvait avoir d’ambigu et pour éviter de blesser les suscepti­bilités des Arabes du Moyen-Orient dont il espérait se faire des alliés contre les Britanniques, tenta de le faire remplacer par Antijudaismus ; sans grand succès, du moins à cette époque.

L’objet de ce dossier n’est pas de faire l’histoire complète de l’antisémitisme romain, mais plus modestement d’ouvrir des pistes de recherche et de discussions à l’intention de grands élèves travaillant sous la direction de professeurs de diffé­rentes disciplines (religion, morale, langues anciennes, langues modernes, biologie, histoire, géographie).

Si l’on considère que l’antisémitisme est une attitude hostile envers les minori­tés juives, on peut admettre qu’il est un phénomène fort ancien. Après la prise de Jérusalem en -587, Nabuchodonosor emmena ses habi­tants en captivité à Babylone : ce fut la première dispersion (diaspora) des habitants du royaume de Juda, et, depuis lors, les Juifs n’ont pas cessé d’être en butte à l’incompréhension malveillante des populations aux­quelles ils se sont mêlés.

Mais revenons à l’Antiquité gréco-romaine. Les contacts entre les Grecs et les Juifs remontent sans doute loin dans le temps. Les Grecs qui, à bord de leurs vais­seaux, sillonnaient la Méditerranée orientale, ont dû inévitablement entrer en con­tact avec eux, mais ces relations étaient ponctuelles, limitées sans doute à des échanges économiques, sans doute par l’intermédiaire des Phéniciens.

Avec Alexandre le Grand, la situation allait se modifier complètement. Le conqué­rant, en -333/332, dans sa marche vers l’Égypte, s’empara de Jérusalem. Alexandre, on le sait, rêvait d’une grande fraternité des peuples dont l’hellénisme serait le ciment. C’est à ce moment que Grecs et Juifs découvrirent avec une curiosité mutuelle leurs civilisations radicalement différentes. Les uns découvraient une organisation théocratique dont le monothéisme était le fondement. Pour les autres se révélait une civilisation dont l’homme et son destin étaient la préoccupation essentielle. Bref, comme l’écrit J. Mélèze-Modrzejewski (n° 16, p. 43) : « la rencontre de la rationalité grecque et de la spiritualité juive inaugura une ère nouvelle dans l’histoire de l’espace méditerranéen ». Alexandre, en somme, se montra tolérant vis-à-vis des Juifs. À la mort du conquérant, ses suc­cesseurs, non sans difficulté, se partagèrent l’héritage. Les Lagides, maîtres de l’Égypte (où la diaspora d’Alexan­drie était particulièrement florissante) furent maîtres de la Judée jusqu’en -197, époque où elle passa au pouvoir des Séleucides (royaume d’Asie). Les Juifs connurent alors de sérieux démêlés avec le roi Antiochus IV. Celui-ci, s’appuyant sur l’élite hellénisante, établit, ô sacrilège abominable, le culte de Zeus Olympien dans le Temple. Ce fut la révolte des Juifs sous la conduite des Maccabées, notamment de Judas. En -163, un peu plus de trois ans après le début de la persécution, en accord avec le roi, le Temple fut purifié et rendu au culte. Durant cette période, les Romains n’étaient pas inactifs, ils soutinrent surtout moralement les Juifs contre les Séleucides. Le Sénat, laissant passer le bout de l’oreille, témoigna de son intérêt pour les affaires d’Orient : en -161, à la demande de Judas Maccabée, les Juifs insurgés envoyèrent une délégation à Rome et conclurent un traité avec les Romains. Cet accord impliquait la reconnaissance des Juifs en tant que nation indépendante. Cette situation dura un siècle environ, à la grande satisfaction des Juifs : Rome était loin, elle ne demandait rien encore au peuple « allié » et pouvait jouer un rôle de dissuasion à l’égard des voisins trop entreprenants, encore que les Romains aient assisté sans s’émouvoir à l’écrasement de Judas Maccabée par le roi séleucide Démétrios I Sôter en ‑160. Avec le temps, les choses devaient pour­tant se gâter. À la fin de sa campagne en Méditerranée orientale et en Asie, Pompée le Grand dé­posséda les Séleucides de la Syrie qu’il transforma en province (-64), il intervint dans les troubles en Judée, prit parti dans les discordes in­testines et finalement dut assiéger Jérusalem et s’emparer de la ville (-63). Il pénétra dans le Saint des Saints qu’à son vif étonnement il trouva vide. Ce geste fut à l’origine d’incompréhension et de rancunes durables. L’illusion d’une Rome lointaine et protectrice était morte.

Dans un texte presque contemporain (-59), Cicéron (Pro Flacco, 66-69) plaide en faveur de l’ancien gouverneur d’Asie accusé d’avoir dé­tourné à son profit une partie de l’or destiné au Temple de Jérusalem. Nous avons ainsi un écho qui démontre bien que la cohabitation entre Romains et Juifs était loin d’être harmonieuse. Ce passage atteste aussi l’existence d’une colonie juive à Rome et met l’accent sur son com­porte­ment spécifique : étroite solidarité, obéissance aux mots d’ordre donnés, refus de l’assimilation. La diaspora de Rome était plutôt importante (environ 5.000 per­sonnes) et ne passait pas inaperçue. Ces Juifs ne vi­vaient pas en ghetto, mais, comme il est naturel, ils avaient tendance à se regrouper dans les mêmes quartiers ; à Rome, c’était dans le Trastevere, un quartier insalubre et surpeuplé (voir HADAS-­LEBEL, n° 14, p. 225). La situation est analogue dans les villes modernes où les com­munautés d’immigrés constituent parfois de véritables villages. Sous la République, ces Juifs étaient arrivés à Rome comme esclaves (prisonniers de guerre ?), mais ils furent rapidement affranchis. Il en sera de même après la pre­mière guerre juive (voir LEON, n° 5, p. 237).

CICÉRON, Pro F1acco

(texte établi et traduit par A. BOULANGER, Paris, 1966 = STERN, I, n° 68, voir ci-dessous)

 

66 ... Vient ensuite la calomnie relative à l’or des Juifs. Voilà sans doute pour­quoi cette cause est plaidée non loin des degrés d’Aurelius. C’est pour ce chef d’ac­cusation que tu as voulu cet endroit, Lélius, et cette foule de gens que voilà ; tu sais quelle force ils représentent, combien ils sont unis et quel rôle ils jouent dans nos assemblées. Dans ces conditions je parlerai à voix basse pour que seuls les juges les entendent, car il ne manque pas de gens pour exciter ces étrangers contre moi et contre tous les meilleurs ci­toyens. Je ne veux donc pas les aider et facili­ter leurs manœuvres. 67 Tous les ans, de l’or était régulièrement exporté à Jérusa­lem pour le compte des Juifs, d’Italie et de toutes nos provinces. Flaccus prohiba par édit les sor­ties d’or d’Asie. Qui donc, juges, pourrait ne pas l’approuver sin­cère­ment ? L’exportation de l’or, plus d’une fois auparavant, et particulière­ment sous mon consulat, a été condamnée par le Sénat de la façon la plus rigoureuse. S’opposer à cette superstition barbare a été le fait d’une juste sévérité, et dédai­gner, pour le bien de l’État, cette multitude de Juifs, par­fois déchaînés dans nos assemblées, un acte de haute dignité. Mais Pompée, maître de Jérusalem après sa victoire, n’a touché à rien dans le sanctuaire. 68 Dans cette circonstance tout particulièrement, comme dans bien d’autres, il a fait preuve de sagesse en ne laissant pas dans une ville si portée aux soupçons et si médisante, le moindre prétexte à la calomnie. Je ne crois pas en effet que ce soit le respect de la re­ligion des Juifs, d’un peuple ennemi, qui ait retenu ce chef éminent, mais bien un sentiment de modération... 69 ... Chaque peuple a sa religion, Lélius, comme nous avons la nôtre. Quand Jérusalem était encore puissante, et que les Juifs étaient en paix avec nous, l’exercice de leur religion n’en était pas moins incompatible avec l’éclat de notre Empire, la majesté de notre nom, les institutions de nos ancêtres. À plus forte raison aujourd’hui, puisque cette nation a manifesté, les armes à la main, ses sentiments pour notre Empire ; elle a fait voir combien elle était chère aux dieux immortels, puisque la voilà vaincue, adjugée aux fermiers de l’impôt, asservie.

Pour le commentaire

On remarquera que Cicéron tient des propos durs envers la communauté juive. Il faut bien sûr tenir compte des circonstances : Cicéron plaide. On notera aussi le choix du vocabulaire, l’ironie sarcastique de le fin du § 69.

§ 66 – aurum : chaque Juif devait payer annuellement une contribution de deux drachmes pour les autorités du Temple de Jérusalem. – a gradibus Aureliis : les marches du tribunal d’Aurelius, au Forum. Cicéron craint que Lélius, l’accusateur, n’ait rempli les marches du tribunal d’une foule de Juifs pour l’empêcher de parler (turba, quanta manus). Cicéron parlera donc à voix basse pour qu’ils ne l’entendent pas. – ­in contionibus : assemblées informelles puisqu’on n’y votait pas ; chacun pouvait y assister, mais elles étaient fréquentées surtout par les désœuvrés.

§ 67 – barbarae superstitioni : l’obligation de payer le tribut assimilée à une su­perstition.

§ 68 – et Iudaeorum et hostium : assemblage de mots méprisant .

§ 69 – pacatis : adjectif, « en paix » - elocata : nation dont on a affermé les impôts, signe de soumission.

Plusieurs auteurs de la fin de la République et du début de l’Empire parlent des Juifs. Chez les uns, ce sont des allusions plutôt anodines, sans méchanceté ap­parente, qui soulignent des travers attribués aux Juifs. D’autres fois, ce sont des propos lestes. Tout cela atteste que des histoires juives circulaient dans le public romain, comme il y avait d’ailleurs des histoires grecques. Et chez nous, n’avons-nous pas des histoires juives, au même titre que des histoires écossaises, marseillaises, etc. ? Par contre, et ceci est important, on trouve aussi des textes plus incisifs témoignant d’un étonnement, si pas toujours hostile, du moins agacé à l’égard des coutumes d’Israël (circoncision, sabbat et année sabbatique, mono­théisme, culte sans image) qui choquent ces Romains de bonne famille, traditio­nalistes et conservateurs, dont les jugements sont formulés de manière péremptoire.

 

Ces textes ont été commodément rassemblés par Menahem STERN, Greek and Latin Authors on Jews and Judaism, 3 vol., Jérusalem, 1974-1984.

HORACE, Satires

(texte établi et traduit par Fr. VILLENEUVE, Paris, 1951)

 

­I, 4, 142-143 = STERN, I, n° 127

... car nous sommes la grande majorité, et, comme les Juifs, nous te force­rons à entrer dans notre troupe.

Allusion au prosélytisme des Juifs et à leur habileté à entraîner des étrangers dans leurs mouvements (voir plus haut l’extrait de Cicéron).

 

I, 5, 100-101 = STERN, n° 128 (Voyage à Brindes)

Que le Juif Apella le croie ; moi point, car j’ai appris que les dieux passent leur temps dans un perpétuel repos.

Ici c’est l’apparente crédulité des Juifs qui est visée.

 

I, 9, 69-71 = STERN, n° 129

... aujourd’hui, c’est le trentième jour de la lune et sabbat, veux-tu donc faire la nique aux Juifs circoncis ? — Je n’ai point, dis-je, de ces craintes superstitieuses. — Mais moi j’en ai.

Par plaisanterie, l’interlocuteur d’Horace feint de se conformer aux pratiques reli­gieuses des Juifs et de respecter le jour doublement sacré de la nouménie et du sabbat. Il ne peut donc décemment venir en aide à Horace ce jour-là.

PÉTRONE, Satiricon

Dans le Repas de Trimalcion (LXVIII, 8), il est question d’un esclave juif d’Alexan­drie : il a beaucoup de qualités, mais...

Il a pourtant deux défauts, s’il ne les avait pas, il serait impec : il est cir­concis et il ronfle.

* numerum : G. plur. = numerorum. C’est un vulgarisme. Ce qui m’autorise, je pense, à traduire par le mot populaire « impec ».

 

Fragment XXXVII = STERN, I, n° 195 = Poetae Latini Minores, 97

Un Juif, même s’il adore la divinité du porc et s’il invoque les oreilles les plus hautes du ciel, si cependant il ne s’est pas tranché l’extrémité de ses parties, s’il n’a pas habilement dégagé son gland noueux, chassé de son peuple, il émigrera vers des villes grecques et il n’alourdira pas le jour du sabbat par la loi du jeûne.

La marque caractéristique du Juif, c’est la circoncision ; sans cela, il n’appartient plus au peuple élu, il n’a plus qu’à émigrer dans une cité grecque où il pourra vivre libéré des prescriptions de la Loi.

SÉNÈQUE, cité par SAINT AUGUSTIN, De ciuitate Dei, VI, 11

(texte éta­bli et traduit par Jacques PERRET, Paris, 1960 = STERN, I, n° 186)

 

Entre autres superstitions de la théologie civile, Sénèque critique aussi les cérémonies des Juifs et surtout le sabbat ; il y voit un rite inutile qui leur fait perdre dans l’oisiveté, avec ce retour périodique du sep­tième jour, la septième partie de leur vie et leur cause de vrais préju­dices en les obligeant souvent à ajourner des tâches urgentes... C’est en parlant des Juifs qu’il dit : « Les coutumes de cette nation scélérate ont pris une telle extension que déjà elles sont reçues dans presque tout l’uni­vers ; les vaincus ont imposé leurs lois aux vainqueurs. » Il trahit son étonne­ment : c’est qu’il ignore les voies de Dieu. Il ajoute une remarque où se décèle sa pensée sur le caractère de leurs mystères : « Ils connaissent, à dire vrai, dit-il, les origines de leurs usages religieux, mais la plus grande partie du peuple s’en acquitte sans savoir pourquoi. »

Selon saint Augustin, Sénèque n’a pas compris que le peuple d’Israël avait un rôle à jouer dans le plan providentiel de Dieu. La dénomination sceleratissimae gentis ne témoigne pas de beaucoup de sympathie !

MARTIAL, Épigrammes

(texte établi par H. J. ISAAC, Paris, 1961)

 

Martial insiste principalement sur les mœurs dévergondées des Juifs et sur leur esprit de mendicité.

 

VII, 30, 5 = STERN, I, n° 240.

Tu n’as pas de dégoût pour les parties des Juifs circoncis.

 

XII, 57, 13 = STERN, I, n° 246.

... ou le Juif auquel sa mère a appris à mendier.

QUINTILIEN, Institution oratoire, III, 7, 21

(texte établi et traduit par J. COUSIN, Paris, 1976 = STERN, I, n° 230)

 

Nous détestons aussi le père et la mère des criminels, et les fondateurs de cités ont une mauvaise cote, s’ils y ont rassemblé une peuplade pernicieuse pour les autres, tel celui qui fut l’initiateur de la superstition Juive [Moïse]...

TACITE, Histoires, V, 4, 1-3 et 5, 1, 2, 4

(texte établi par H. Le Bonniec et anno­té par J. Hellegouarc’h, Paris, 1992 = STERN, II, n° 281)

 

4. 1 Moïse, pour s’assurer à l’avenir son autorité sur le peuple, institua des rites nouveaux et contraires à ceux du reste des mortels. 2 L’effigie de l’animal [âne] sur les indications duquel ils avaient écarté leur errance et leur soif, fut consacrée dans leur sanctuaire, un bélier fut immolé comme pour faire injure à Hammon ; le bœuf aussi est sacrifié, puisque les Égyptiens vénèrent Apis. Ils s’abstiennent de porc en souvenir de leur mal­heur, parce que jadis ils avaient été eux-mêmes souillés par la gale à la­quelle cet animal est sujet. 3 Leur longue famine de jadis, ils la re­connaissent par des jeûnes fréquents encore de nos jours et comme preuve de la précipitation avec laquelle ils s’étaient emparés des céréales, le pain juif est exempt de levain. Le septième jour, le repos leur agréa, parce que, dit-on, c’est ce jour qui leur apporta la fin de leurs épreuves ; ensuite, sous la séduction de la paresse, la septième année fut consacrée au désœuvre­ment.

 

5. 1 Ces rites, de quelque manière qu’ils aient été introduits, se justifient par leur antiquité ; toutes les autres pratiques, sinistres, honteuses ont pré­valu à cause de leur dépravation. Car tous les pires individus qui avaient renié le culte de leurs ancêtres apportaient aux Juifs leurs tributs et of­frandes, ce fut l’origine de leur puissance, et le fait qu’entre eux règne une loyauté obstinée, une compassion at­tentive, mais envers tous les autres une hostilité haineuse. 2 … Ils ont institué la circoncision pour qu’on les re­connaisse par cette différence. Ceux qui ont adopté leurs coutumes [les prosélytes] usent de la même pratique et les premiers principes dont ils se pénètrent, c’est de mépriser les dieux, de renier leur patrie, de tenir pour rien leurs parents, leurs enfants, leurs frères. 34 … Pour les Juifs, la pensée seule conçoit la divinité : elle est unique. Ce sont des sacrilèges ceux qui façonnent les images des dieux avec des matériaux périssables et sous l’apparence humaine ; leur être suprême est éternel, inimitable et immortel. Ainsi donc aucune statue ne se dresse dans leurs villes, à plus forte raison dans leurs temples. Leurs rois sont privés de cette flatterie, nos Césars de cet honneur.

Pour le commentaire

Tacite énumère diverses hypothèses sur l’origine des Juifs : crétoise, égyp­tienne, éthiopienne, assyrienne. Il omet précisément celle que les Juifs s’attribuent à eux-mêmes : la filiation d’Abraham. En ce qui concerne les coutumes, Tacite se fait l’écho des traditions les plus hostiles aux Juifs. Comme on est loin de la pro­fession de foi qui inaugure les Annales (I, 1, 4) : sine ira et studio ! Comme sou­vent, Tacite se laisse emporter par son tempérament passionné : l’historien est le juge suprême des générations passées et de leurs actions. Moïse est présenté comme un personnage qui a imposé à son peuple des rites en contradicti­on avec ceux des autres peuples uniquement dans un but de provocation. Tout ce qui caractérise les Juifs est objet de sa réprobation. Ce texte est vraiment l’attaque la plus virulente de toute la littérature classique à l’égard des Juifs.

JUVÉNAL, Satires

(texte établi et traduit par P. de Labriolle et Fr. Villeneuve, Paris, 1967).

 

Juvénal reprend certaines critiques adressées aux Juifs : esprit de lu­cre, mendicité, abus de la crédulité publique.

 

III, 12-16 = STERN, II, n° 296

C’est là* que Numa donnait rendez-vous à sa nocturne amie. Maintenant les bosquets de la source sacrée et le sanctuaire sont loués à des Juifs qui ne possèdent pour tout mobilier que leur corbeille et que leur foin. Car il n’est point d’arbre qui ne paie, par ordre, une redevance au Trésor public et voilà qu’elle mendie, cette forêt dont on a chassé les Muses !

Pour le commentaire

* C'est là :la porte Capène, sortie de Rome par la via Appia, en direction de la Campanie. Là se trouvait un bois sacré où Numa rencontrait nuitamment la nymphe Égérie. – ** Comme ils ne pouvaient pas allumer de feu le jour du sabbat, les Juifs utilisaient cette sorte de marmite norvégienne pour conserver leurs ali­ments chauds : une corbeille remplie de foin.

 

VI, 542-547 = STERN, II, n° 299

Dès qu’il s’est retiré, arrive une Juive chevrotante qui, laissant là sa cor­beille et son foin, mendie en tapinois à l’oreille. Elle est l’interprète des lois de Solymes [Jérusalem], la grande prêtresse de l’arbre **, la messagère fidèle du ciel suprême. À elle aussi on remplit la main, mais plus parci­monieusement. Pour quelque menue monnaie, les Juifs vous vendent toutes les chimères du monde.

Pour le commentaire

Ille : un prêtre d’Osiris. – ** « Par les arbres, la Juive devient la confidente du ciel. La divination par les arbres avait pu se conserver ou renaître au temps des César dans les milieux superstitieux. L’attribuer aux Juifs était naturel pour les Anciens qui croyaient que les Juifs adoraient le ciel. » (Paul LEJAY)

 

XIV, 96-106 = STERN, II, n° 301

Juvénal s’en prend aux pères de famille païens judaïsants qui initient leurs enfants à la paresse en perdant un septième de leur existence. Le poète reprend ici toute une série de griefs contre les Juifs : respect du sabbat, adoration du ciel, abstinence de porc, circoncision, respect exclusif de la loi mosaïque, esprit de solidarité sans partage.

Quelques-uns ayant reçu du sort un père dont la superstition observe le sabbat, n’adorent rien que la puissance des nuages et du ciel, et la chair humaine n’est pas pour eux plus sacrée que celle du porc, dont leur père s’est abstenu. Bientôt même, ils retranchent leur prépuce ; et, accoutumés à dédaigner les lois de Rome, ils n’étudient, ils n’observent, ils ne craignent que tout ce droit judaïque transmis par Moïse dans un livre mys­térieux, se gardant de montrer le chemin à ceux qui ont un autre culte, ne guidant dans la recherche d’une source que les seuls circoncis. Mais le responsable, c’est le père qui a donné à la fainéantise et laissé entièrement hors de la vie un jour sur sept.

Pour le commentaire

Dans l’éducation des enfants juifs, le rôle du père était particulièrement important. – ** Voyant les Juifs lever les yeux pour prier, dans un sanctuaire sans image et à ciel ouvert, les Romains s’imaginaient souvent qu’ils adoraient le ciel.

 

*

* *

 

De –39 (Hérode le Grand) à +44, la Judée fut administrée de diverses manières, tantôt cédée par Rome à quelque prince de la famille des Hérodes, tantôt rattachée directement à l’Empire sous l’autorité d’un procurateur résidant à Césarée Maritime (si Pilate se trouvait à Jérusalem, lors du procès de Jésus, au temps de la Pâque, +30, c’est parce qu’à ce moment les pèlerins juifs affluaient de partout et le gouverneur, étant sur place, pouvait intervenir sans délai en cas de troubles). En +44, la Judée fut rattachée définitivement à l’Empire romain. Pendant la période de plus d’un siècle (de –63, prise de Jérusalem par Pompée jusqu’à la destruction de la ville et du Temple par Titus), « on chercherait en vain, écrit M. Hadas-Lebel (n° 15, p. 50) une réglementation hostile au culte juif qui émane du pouvoir central romain, si l’on excepte le bref intermède au cours duquel Caligula, dans sa folie, rêva d’ériger sa propre statue dans le Temple. Ceux pour qui le respect des “coutumes ancestrales” passait avant une indépendance politique illusoire dans ce monde méditerranéen devenu tout entier romain, estimaient donc pouvoir s’accommoder d’une domi­nation qui laissait subsister leurs valeurs essentielles. On comprend que telle ait été l’attitude d’un notable juif de la Diaspora comme Philon et celle de Flavius Josèphe dont l’essentiel de la philosophie politique s’est formée en exil ».

Cependant, dans la réalité concrète de la vie quotidienne, il y avait quelques ombres au tableau. En Judée, les incompréhensions, les mal­adresses, les répressions souvent sévères, les exactions des procura­teurs successifs détériorèrent la situation qui devint explosive. La révolte éclata en +66 sous le règne de Néron (la cause immédiate : le dernier gouver­neur Florus dépouilla le trésor du Temple de 17 talents !), d’abord à Jérusalem, puis elle s’étendit au reste du pays. Néron chargea Vespasien, un général chevronné, de mater la rébellion. La Galilée fut facilement reconquise. À la mort de Néron, le 9 juin +68, la succession au trône provoqua des troubles importants à Rome et dans l’Empire. Vespasien, dans l’attente des événements, arrêta les opérations. Pause dont profitèrent les insurgés pour reprendre un nouveau souffle (+68-69). Vespasien, proclamé empereur, en Égypte d’abord (1er juillet 69), à Rome ensuite (20 décembre 69) confia à son fils Titus la mission d’en finir avec la guerre juive. L’armée romaine fut renforcée : la légion XII Fulminata fut ajoutée aux trois légions déjà en opération (V Macedonica, X Fretensis, XV Apollinaris) ainsi que des contingents légionnaires des III Cyrenaica et XXII Deioteriana venus d’Égypte, plus de nombreuses troupes auxiliaires et des contingents fournis par les quatre rois « vassaux ». C’était la sep­tième partie environ du total des forces armées impériales (Millar, n° 17, p. 76). Un matériel de siège énorme avait été rassemblé : béliers, balistes, tours roulantes... L’importance des moyens témoigne de la détermination du pouvoir romain à terminer coûte que coûte la guerre dans cette région d’importance économique et stratégique (pensons à la menace toujours latente du royaume parthe). Sitôt investi du commandement, Titus, qui avait pris pour chef d’état-major l’ancien préfet d’Égypte, ex-procurateur de Judée, Tiberius Julius Alexander (un citoyen grec d’Alexandrie origi­naire d’une riche famille juive, il était le neveu de Philon), vint mettre le siège devant Jérusalem. La ville était puissamment fortifiée et le Temple solidement retranché offrait une deuxiène ligne de résistance aussi forte que la première. Les combattants ne manquaient pas non plus. Même si naguère la population était divisée en factions rivales (deux puis trois), l’arrivée des Romains provoqua un certain rapprochement. En outre, une grande partie de la population, fuyant l’avance des troupes ennemies, s’était réfugiée dans la ville. La guerre s’annonçait donc épouvantable et sans merci. Malgré leur valeur, leur discipline, leur matériel, leur science militaire, il fallut aux Romains près de cinq longs mois pour venir à bout de la ville sainte (10 mai-26/28 septembre 70). Ils furent d’ailleurs puissamment aidés par la famine atroce qui ne tarda pas à régner chez les assiégés. Les défenses successives de Jérusalem : remparts, citadelle Antonia, Temple, ville haute, furent prises péniblement, laborieusement l’une après l’autre.

La guerre de Judée racontée par TACITE (Histoires, V)

 

1. 1 Au commencement de la même année, César Titus fut choisi par son père pour en finir avec la soumission de la Judée et, alors qu’ils n’étaient l’un et l’autre que de simples citoyens, il était célèbre par ses qualités militaires. Il jouissait alors d’une influence et d’une réputation accrues, les provinces et les armées rivalisant de dévouement à son égard. Et lui, pour qu’on le crût supérieur à sa fortune, se montrait brillant et résolu sous les armes ; par sa gentillesse et ses propos, il appelait au sentiment du devoir et le plus sou­vent, dans les travaux et les marches, il se mêlait aux simples soldats sans que fut entachée sa dignité de chef.

 

2 Avec ces troupes il pénétra en territoire ennemi, en ordre de marche, faisant des reconnaissances partout et prêt à en découdre, il établit son camp non loin de Jérusalem.

 

9. 1 Cn. Pompée fut le premier des Romains qui soumit les Juifs et pénétra dans le Temple par droit de conquête. C’est ainsi qu’il fut divulgué qu’il n’y avait pas de représentation des dieux et que le sanctuaire était vide. Les murs de Jérusalem furent détruits, mais le Temple resta debout... 

 

10. 1 Cependant la patience des Juifs dura jusqu’au procurateur Gessius Florus. C’est de son temps que la guerre éclata. Et le légat de Syrie Cestius Gallus essayant de l’arrêter livra des combats avec des fortunes diverses, le plus souvent contraires. Lorsqu’il mourut de mort naturelle ou de faiblesse, Vespasien envoyé par Néron, aidé par sa bonne fortune, sa réputation et d’excellents lieutenants, en l’espace de deux étés, occupa avec son armée victorieuse la totalité des plaines et toutes les villes à l’exception de Jérusalem...

 

11. 1 Donc, comme nous l’avons dit, Titus établit son camp devant les murs de Jérusalem et étala ses légions en ordre de bataille. Les Juifs disposèrent leur armée au pied des murailles mêmes ; en cas de succès, ils oseraient aller plus loin et, s’ils étaient repoussés, leur refuge serait tout prêt. La ca­valerie envoyée contre eux avec des cohortes d’infanterie légère livra des combats indécis. Bientôt les ennemis se retirèrent et, les jours suivants, engagèrent de nombreux combats devant les portes, jusqu’à ce que leurs pertes incessantes les repoussassent à l’intérieur des remparts.

 

2 Les Romains se disposèrent à donner l’assaut ; en effet, il ne leur paraissait pas digne d’eux de compter sur la famine des ennemis et ils réclamaient les dangers, les uns par bravoure, beaucoup par impétuosité et par désir de ré­compenses. Titus lui-même n’avait d’yeux que pour Rome, ses richesses et ses plaisirs et si Jérusalem ne tombait pas tout de suite, tout cela lui semblait bien éloigné.

 

3 Mais la ville escarpée par sa situation était renforcée par des ouvrages et des constructions massives qui auraient suffi à défendre même une place en terrain découvert. En effet, deux collines d’une hauteur considérable étaient enfermées par des murs construits avec art en oblique ou formant des angles rentrants de sorte que les flancs des assaillants étaient exposés aux coups. Le bord du rocher était abrupt et des tours de soixante pieds se dressaient là où la montagne s’y adaptait, de cent vingt pieds dans les dé­pressions, donnant l’apparence étonnante d’être égales pour qui les voyait de loin. À l’intérieur, d’autres murailles entouraient le palais royal et avec son faîte remarquable se détachait la tour Antonia, appelée ainsi par Hérode en l’honneur de Marc Antoine.

 

12. 1 Le Temple ressemblait à une citadelle et avait ses propres murailles, construites avec plus de labeur et de soin que les autres ; les portiques mêmes qui entouraient le Temple formaient une excellente protection. Il y avait une source éternelle, des souterrains sous les montagnes, des bassins et des citernes pour conserver les eaux de pluie. Les fondateurs avaient prévu qu’en raison de la diversité de leurs coutumes les guerres seraient fréquentes ; de là tout avait été envisagé en vue d’un siège si long qu’il fût ; et après la prise de la ville par Pompée, la crainte et l’expérience leur apprirent nombre de choses. Et mettant à profit l’avarice qui régnait à l’époque de Claude, ayant acheté le droit de se fortifier, ils construisirent des murs en temps de paix comme si c’était pour la guerre. La population s’était accrue d’une foule turbulente amenée par le désastre des autres villes ; car les plus acharnés s’étaient réfugié à Jérusalem et agissaient d’une manière d’autant plus séditieuse. Il y avait trois chefs, autant d’armées. Simon s’appuyait sur les murailles extérieures, les plus étendues, Jean sur le centre de la ville et Eléazar sur le Temple ; Jean et Simon l’emportaient par le nombre et l’armement, Eléazar par sa position. Mais entre eux, ce n’était que combats, ruses, incendies, et une grande quantité de froment fut incendiée. Bientôt Jean qui sous prétexte d’offrir un sacri­fice avait envoyé des gens pour égorger Eléazar et sa troupe, s’empara du Temple. C’est ainsi que la cité se sépara en deux factions jusqu’à ce que, à l’approche des Romains, la guerre étrangère engendrât la concorde.

 

13. 1 Des prodiges s’étaient produits que cette nation asservie aux superstitions, ennemie des pratiques religieuses n’a pas le droit de conjurer par des vic­times et des vœux. On vit dans le ciel des armées s’entrechoquer, des ar­mes rougeoyer et tout à coup le Temple resplendir du feu des nuages. Les portes du sanctuaire s’ouvrirent subitement et une voix surhumaine se fit entendre : « Les dieux s’en vont » ; en même temps il y eut un grand mou­vement de partants.

 

2 Ces prodiges, peu de gens les interprétaient comme des sujets d’alarme ; pour la plupart la conviction était ancrée que dans les livres antiques de leurs prêtres, il était question qu’en ce temps-là précisément l’Orient aurait la suprématie et que des hommes partis de Judée s’empareraient du pou­voir. Ce texte énigmatique avait prophétisé Vespasien et Titus, mais la foule se conformant à ses désirs humains interprétait à son avantage une telle grandeur promise par les destins et ses malheurs mêmes ne la rame­naient pas à la réalité.

 

3 La foule des assiégés de tout âge, de sexe masculin et féminin, était de six cent mille, selon la tradition ; il y avait des armes pour tous ceux qui pou­vaient les porter et ceux qui manifestaient de l’audace étaient plus nombreux qu’on ne s’y serait attendu. Égal acharnement chez les hommes et chez les femmes et, s’ils étaient contraints de changer de position, c’est la crainte de la vie qui l’empor­tait sur celle de la mort. 

 

4 C’est contre cette ville et cette nation que César Titus, puisque la nature du terrain interdisait les assauts et les coups de main, décida de faire la guerre à l’aide de terrasses et de mantelets. On répartit les tâches entre les légions et ce fut la trêve des combats jusqu’à ce qu’on eût installé tous les moyens inven­tés par les anciens ou par le génie moderne pour prendre les villes d’assaut.

Tacite interrompt le récit de la guerre de Judée pour reprendre les événements chez les Bataves. La suite est perdue.

 

La guerre des Juifs racontée par FLAVIUS JOSÈPHE

Cet ouvrage est notre principale source, la plus détaillée, la plus cir­constan­ciée. L’auteur est un Juif, né à Jérusalem en +37. Il est issu d’une vieille fa­mille sacerdotale. En +66, Josèphe, en sa qualité de gouverneur (suspect et contes­té) de la Galilée participa à l’organisation de la révolte contre les Romains. Fait prisonnier dans des circonstances assez troubles, après la reddition de la forte­resse de Jotapata, il fut mis en présence de Vespasien à qui il prophétisa son accession au trône. Devenu empereur, Vespasien rendit la liberté à son protégé qui prit le nom de Titus Flavius Josephus (les tria nomina sont le signe de la ciuitas Romana). Dès ce moment il accompagne l’armée de Titus et assiste dans les rangs romains au siège et à la destruction de Jérusalem (+70). Son récit fut d’abord rédigé en araméen. Le texte grec en 7 livres que nous possédons est la seconde version publiée entre 75 et 79. Josèphe finit ses jours à Rome, dans l’entourage des empereurs successifs où il dut certainement rencon­trer Tacite. Bénéficiant d’une pension impériale, il continua sa carrière d’écrivain, notamment Les Antiqui­tés judaïques, le Contre Apion, apologie du judaïsme.

Josèphe commence par rechercher les causes lointaines de la guerre et rattache ainsi les événements contemporains à l’histoire d’Israël (Livre I). Les débuts de la révolte juive, les maladresses des gouverneurs romains jusqu’en + 67 (Livre II). La campagne de Vespasien et la capture de Josèphe à Jotapata, le 20 juillet 67 (Livre III). Progrès de l’armée ro­maine, guerre civile à Jérusalem, crise politique à Rome, +68-69 (Livre IV). Lutte des trois factions juives à Jérusalem, siège de la ville par Titus (Livre V). Incendie du Temple et prise de Jérusalem, septembre 70 (Livre VI). Derniers soubresauts de la résistance juive en Judée, prise de Masada, printemps 73 ou 74 (Livre VII).

Témoin oculaire des événements qu’il rapporte, Josèphe n’est pas impartial, son récit démontre qu’il a adopté la cause romaine. Il réprouve la conduite des Juifs révoltés, notamment les Zélotes, qu’il qualifie de factieux, brigands, rebelles fanatiques qui conduisent Israël à sa perte. (Les Allemands, pendant le dernier conflit mondial appelaient « terroristes » les membres de la Résistance). Pour lui, lutter contre les Romains, c’est s’opposer à la volonté de Dieu qui a pris leur parti, puisqu’il leur donne la victoire. Josèphe tente ainsi de justifier sa conduite aux yeux de ses compatriotes qui le considèrent comme un traître. Par contre, au point de vue religieux, il n’est pas un renégat, à l’instar de Tibérius Julius Alexander.

Extraits du livre V

(Texte établi et traduit par A. Pelletier, Guerre des Juifs, t. IV et V, Paris, 1984)

 

Les Romains prennent position devant Jérusalem et entreprennent d’importants travaux de terrassement. Le 25 mai 70, ils s’emparent du rempart extérieur. Cinq jours après, le 30 mai, le deuxième rempart cède. Les combats sont acharnés.

La guerre psychologique

Pour inciter les assiégés à se rendre, Titus, à l’occasion du paiement de la solde, organise sous leurs yeux une grande parade de l’armée ro­maine. Faire étalage de sa force pour n’avoir pas à s’en servir (V, 349-353).

349 En effet, comme on était arrivé à l’échéance où il faut distribuer aux soldats leur solde, il ordonna aux chefs de procéder à la remise à chaque homme de son argent en déployant leurs effectifs bien en vue des ennemis. 350 Comme d’habitude, les soldats, ayant sorti leurs armes des coffres où elles étaient rangées jusque là, s’avançaient bardés de leur armure et les cavaliers conduisaient leurs chevaux magnifiquement harnachés : 351 une large étendue devant la ville scintillait d’argent et d’or et rien n’était plus agréable aux Romains eux-mêmes que ce spectacle, ni plus effrayant pour les ennemis. 352 Car l’ancienne enceinte s’était entièrement remplie de spectateurs ainsi que la pente au Nord du Temple ; on pouvait voir les maisons toutes garnies de gens qui se penchaient pour regarder et l’on n’apercevait dans la ville aucun endroit qui ne fût tout couvert de monde. 353 Une terrible frayeur frappa jusqu’aux plus braves à la vue de toute cette armée rassemblée, de la splendeur des armes et du bon ordre des hommes.

Titus prépare l’assaut de la forteresse Antonia et fait appel à Josèphe pour qu’il exhorte ses compatriotes à se rendre. En vain (V, 362, 372-374).

362 Josèphe entreprit le tour du rempart en tâchant de se tenir hors de portée des traits tout en étant à portée de voix, Il suppliait instamment les assiégés de s’épargner eux-­mêmes ainsi que le peuple, d’épargner leur pa­trie et le Temple et de ne pas se montrer pour eux plus insensibles que les étrangers... 372 Il ajouta qu’il était beau, devant un malheur irrémé­diable, de changer de sentiment et de se tourner du côté du salut quand il était encore temps. Car, en fait, les Romains ne leur tiendront pas rigueur du passé, à moins qu’ils ne restent insolents jusqu’au bout : par nature, en effet, ils sont enclins à la modération dans la victoire et feront passer leur intérêt avant leurs ressentiments. 373 Or leur intérêt n’était de posséder ni une ville dépeuplée ni une campagne déserte, C’est pourquoi César voulait, maintenant encore, leur tendre la main, Car s’il prend la ville de force, il ne laissera vivre personne et spécialement s’ils refusent, jusque dans les derniers revers, d’écouter ses conseils. 374 Que la troisième enceinte sera vite prise, celles qui le sont déjà en sont la preuve ; et quand même cette fortification serait inébranlable, la famine combattra contre eux pour l’avantage des Romains. 

Extraits des livres VI et VII

(Josephus. The Jewish War, éd. H. St. Thackeray, vol. III, livres IV-VII, Londres - New-York, 1928, avec trad. angl. J’utilise la traduction de P. Savinel, n° 10)

 

Les opérations se poursuivent. Travaux préparatoires en vue de l’assaut de la forteresse Antonia. Farouche opposition des Juifs. Titus fait exécuter une circonvallation autour de la ville pour en faire le blocus total. Ce rempart de 7 km est construit dans le temps record de 3 jours. Occu­pation de l’Antonia et avance jusqu’au Temple (24 juillet). La famine sévit chez les assiégés. Un cas d’anthropophagie : l’histoire de Maria (VI, 201-202 et 205-208).

201 Parmi les gens qui habitaient au-delà du Jourdain, il y avait une femme nommée Marie, dont le père s’appelait Éléazar. Elle était du bourg de Bethézuba (ce qui signifie : maison de l’hysope), issue d’une bonne famille et riche ; elle s’était réfugiée à Jérusalem avec le reste du peuple et s’était trouvée prise par le siège. 202 Les tyrans avaient pillé tous les biens qu’elle avait rassemblés et amenés avec elle de Pérée dans la ville ; les objets précieux qui pouvaient lui rester et la nourriture qu’elle avait pu se procurer lui étaient ravis par leurs satellites au cours de leurs descentes quotidiennes... prenant pour conseillers sa rage en même temps que la né­cessité, 205 elle en vint à un acte contre nature et saisissant son enfant, qui était encore au sein : « Mon pauvre petit, lui dit-elle, au milieu de la guerre, de la famine et de la sédition, à quoi bon te conserver en vie ? 206 Chez les Romains, c’est l’esclavage qui nous attend, même si nous vivons jusqu’à leur arrivée ; mais la famine prévient l’esclavage, et les rebelles sont pires que ces deux calamités réunies. 207 Allons, sois ma nourriture, sois pour les rebelles une Érinye, et pour les hommes le sujet d’une histoire, la seule qui manquât encore aux calamités des Juifs ! » 208 Ce disant, elle tue son enfant, le fait rôtir, en mange une moitié et conserve l’autre bien enveloppée.

Les combats continuent, meurtriers. Incendies et destructions. Titus tient un conseil de guerre et décide d’épargner le Temple (VI, 239-241).

239 Certains étaient d’avis d’appliquer la loi de la guerre, car les Juifs ne cesseraient jamais de se révolter tant que le Temple subsisterait comme le lieu où ils se rassemblaient de tous les points du pays. 240 D’autres conseillaient de le conserver, pourvu que les Juifs l’évacuent et que personne n’y soit en armes, mais de le brûler s’ils montaient dessus pour faire la guerre : car alors ce ne serait plus un temple mais une forteresse, et le sacrilège serait désormais le fait des Juifs et non celui des Romains. 241  Mais Titus déclara que, même si les Juifs montaient sur le Temple pour faire la guerre, il ne se vengerait pas des hommes sur des objets inanimés et ne réduirait jamais en cendres un monument d’une telle beauté : car ce serait faire du tort aux Romains, vu que, s’il subsistait, il constituerait un ornement de l’Empire.

Au cours d’un assaut, malgré les ordres donnés, un soldat met le feu au Temple (30 août) (VI, 251-253).

251 L’origine de l’incendie et sa cause se trouvent d’ailleurs chez les Juifs eux-mêmes. En effet, lorsque Titus se fut retiré, les rebelles, après un bref répit attaquèrent de nouveau les Romains et un combat s’engagea entre les gardes du Sanctuaire et les soldats qui éteignaient le feu dans la cour exté­rieure du Temple. Ceux-ci, ayant mis les Juifs en déroute, les poursuivi­rent jusqu’au Sanctuaire. 252 Et c’est là qu’un soldat, sans attendre les or­dres, sans être effrayé par une telle initiative, mû par une sorte d’impulsion surnaturelle, arracha un brandon aux boiseries en feu et, soulevé par un de ses camarades, jeta ce brandon par une petite porte d’or qui donnait accès, du côté nord, aux habitations entourant le Sanctuaire. 253 Les flammes jaillirent et provoquèrent chez les Juifs une clameur digne de la catastro­phe. Ils s’élancèrent à la rescousse sans souci d’épargner leur vie ou de ménager leurs forces, maintenant qu’allait disparaître l’objet de leur vigi­lance passée.

Les Romains pénètrent de force dans la ville dont ils se rendent maîtres. Horribles massacres. La ville est livrée au pillage (26 septembre) (VI, 403-407)

403 Maîtres des remparts, les Romains plantèrent les enseignes sur les tours et en battant joyeusement des mains, chantèrent un péan en l’honneur de leur victoire. Ils avaient trouvé la fin de la guerre beaucoup moins pé­nible que le commencement : ils n’en croyaient vraiment pas leurs yeux, d’avoir franchi le dernier rempart sans effusion de sang et, ne voyant personne leur résister, ils ne savaient que faire, contrairement à leur habi­tude. 404 Se déversant dans les ruelles, glaive au poing, ils massacraient indistinctement tous ceux qu’ils rencontraient et brûlaient les maisons avec tous les gens qui avaient cherché refuge à l’intérieur. 405 Tandis qu’ils en ravageaient des quantités, lorsqu’ils pénétraient à l’intérieur pour piller, ils tombaient sur des familles entières de cadavres et des pièces bourrées de victimes de la famine : 406 alors, frissonnant à ce spectacle, ils ressortaient les mains vides. Mais s’ils éprouvaient de la pitié pour les gens qui avaient connu une telle mort, ils n’avaient pas les mêmes sentiments pour les vi­vants : poursuivant ceux qu’ils rencontraient, ils engorgeaient les ruelles de cadavres et répandaient des flots de sang dans toute la ville, au point d’éteindre, par ce ruissellement de carnage, de nombreux incendies. 407 Ils s’arrêtèrent de tuer vers le soir, mais dans la nuit le feu prit le dessus, et le huitième jour du mois Gorpiaeus se leva sur une Jérusalem en flammes.

Titus fait raser la ville et le Temple, mais garde les trois tours d’Hérode (VII, I)

1 L’armée n’ayant plus personne à tuer ni rien à piller, du fait que tout faisait défaut à la rage des soldats (car ce n’est certainement pas pour épar­gner quoi que ce soit qu’ils se seraient abstenus s’ils avaient trouvé à s’employer), César, sans plus tarder, ordonna de détruire de fond en comble toute la cité et le Temple, en ne laissant debout que les plus élevées des tours : Phasaël, Hippicus et Mariamme, ainsi que la partie du rempart qui enveloppait la ville à l’ouest. 2. Ce dernier devait servir de campement à la garnison qui allait être laissée sur place... 

Titus fait célébrer des cérémonies de victoire en donnant des jeux (gladiateurs, bêtes sauvages) dans plusieurs villes de la région et en Syrie. Le cortège tri­omphal se déroule à Rome en juin 71 (plus tard, un arc de triomphe érigé sur la Voie Sacrée commémorera la soumission des Juifs) (VII, 148-153).

148 Les dépouilles, dans leur ensemble, étaient transportées pêle-mêle ; mais on remarquait, parmi toutes, celles qui avaient été prises dans le Temple de Jérusalem : une table en or pesant plusieurs talents, un chande­lier également en or mais conçu autrement que ceux dont nous nous servons habituellement. Il comportait une tige centrale fixée à un piédestal et d’où partaient des branches minces, disposées en trident 149 et ayant chacune une lampe en métal forgé à son extrémité : il y en avait sept, pour manifester l’honneur dans lequel est tenu ce chiffre chez les Juifs. 150 La Loi des Juifs venait après et fermait le défilé des dépouilles. 151 Elle était suivie de nombreux porteurs de statues de la Victoire, toutes faites d’ivoire et d’or, 152 derrière lesquelles venait Vespasien sur son char, suivi de Titus ; Domitien, dans une tenue splendide, était à côté d’eux sur un cheval qui valait vraiment d’être vu. 153 Le point d’aboutissement du cortège était le temple de Jupiter Capitolin. Une fois arrivés là, ils s’arrêtèrent : c’était en effet une coutume ancestrale d’attendre l’annonce de l’exé­cution du gé­néral ennemi.

Jérusalem anéantie, la guerre n’était pas terminée pour autant. Des foyers de résistance subsistaient, notamment les forteresses d’Hérodion, de Machéronte (située sur la rive Est de la mer Morte, c’était la deuxième place forte après Jérusalem ; Jean Baptiste y fut emprisonné et décapité sur le désir de Salomé, fille d’Hérodiade) et de Masada. Le légat Lucilius Bassus s’empara d’Hérodion et marcha sur Machéronte qu’il prit égale­ment. Bassus mort, son successeur Flavius Silva fut chargé de réduire Masada. Depuis +66, cette place forte, après le massacre de sa petite garnison romaine, était aux mains des Sicaires, des extrémistes fanatiques commandés par Éléazar, un descendant de Judas le Galiléen.

La forteresse de Masada était située sur un haut rocher (point culmi­nant 457 m) formant un plateau d’environ 670 m de long sur 200 de large (la hauteur des falaises qui l’entourent varie entre 300 et 400 m). C’était à la fois un palais somptueux et une place forte modernisée par Hérode, elle était susceptible de soutenir un long siège (énormes citernes, vastes dépôts d’armes et de vivres dont la sécheresse du climat garantissait la parfaite conservation). Cette place était aussi entourée d’un énorme mur de fortifi­cation. Au moment de l’arrivée des Romains, Masada était occu­pée par 967 personnes (hommes, femmes et enfants) dont 500 combattants, les Sicaires.

Les troupes romaines installèrent aussitôt huit camps reliés entre eux par un mur de circonvallation. Un neuvième camp fut établi un peu plus tard. Se rendant compte des difficultés du siège, Silva fit construire à l’Ouest, là où le ravin est le moins profond, un gigantesque terrassement sur lequel les soldats allaient amener leurs machines en vue de l’assaut final qui donné le 2 mai 73 ou plus probablement 74 ap. J.-C., c’est-à-dire huit ans après le début de la révolte. Tous ces travaux sont encore visibles actuellement et d’importantes fouilles israéliennes ont été effectuées sur le site. Les installations permettent d’évaluer les effectifs romains à 8.000 hommes environ, dont 4.000 légionnaires et l’inévitable legio X Fretensis dont on a retrouvé probablement une partie des archives (un certain nombre de fragments de papyrus latins parmi lesquels un fragment d’un vers de Virgile : Én., VI, 9). Cette légion était fameuse aussi à cause de la puissance de son matériel de siège, elle avait notamment des balistes pouvant lancer des projectiles d’une trentaine de kg à une distance d’environ 400 m (B. J., V, 270). On a découvert aussi l’existence d’un hôpital militaire (COTTON-GEIGER, n° 13, p. 14-15 et 31-32).

Les Romains attaquèrent les fortifications et réussirent à incendier le deuxième rempart dont l’armature était en bois pour lui assurer plus de souplesse. Comprenant qu’il ne pourrait plus résister longtemps, Éléazar réunit ses partisans et leur tint deux harangues d’une grande élévation de pensée : il finit par les convaincre que la seule solution vraiment digne, c’était la mort, mais une mort voulue, préférable aux tortures ou à la captivité.

Exorde de la première exhortation (VII, 323-324) en discours direct

323 « Nous avons décidé depuis longtemps, braves soldats, de n’être escla­ves ni des Romains ni de personne autre que Dieu : car lui seul est le maî­tre véritable et juste des hommes. Voici maintenant venue la situation qui nous commande de prouver par nos actes notre sincérité : 324 ne nous déshonorons pas devant elle – nous qui antérieurement n’avons pas voulu subir une servitude exempte de périls – en acceptant aujourd’hui, avec la servi­tude, les châtiments irrémédiables qui nous attendent si nous tombons vivants entre les mains des Romains : car nous avons été les premiers de tous à nous révolter, et nous sommes les derniers à leur faire la guerre. »

Sentant faiblir la détermination de certains de ses compagnons qui ne peuvent se résoudre à tuer de leurs propres mains femmes et enfants, Éléazar revient à la charge dans une deuxième harangue et développe sur la nature de l’âme des consi­dérations qui ne sont pas sans rappeler la doctrine de Platon (VII, 343-346).

343 « Car il y a longtemps, dès notre première lueur de conscience, les préceptes de nos pères et ceux de la Divinité n’ont cessé de nous enseigner – et cela nous a été confirmé par les exploits et les nobles résolutions de nos ancêtres – que, pour l’homme, c’est la vie et non la mort qui est un malheur. 344 Car c’est la mort qui donne à l’âme sa liberté et lui permet de partir pour le séjour qui est sa patrie et où elle sera exempte de tout malheur ; au contraire, aussi longtemps qu’elle reste enchaînée dans un corps mortel qui la remplit de sa propre corruption, à exprimer la stricte vérité, elle est morte : car l’association avec ce qui est mortel ne convient pas au divin. 345 À vrai dire, l’âme, même enchaînée au corps, a une grande puissance, car elle fait de lui son organe de perception, elle le meut, tout en restant invisible, et elle le conduit dans ses actes au-delà de ce que peut une nature mortelle ; 346 mais lorsque, délivrée de ce poids qui l’attirait vers la terre et se pendait à elle, l’âme regagne son séjour na­tal, alors vraiment elle participe à la force des bienheu­reux et à une puissance libre de toute entrave, demeurant, comme Dieu lui-même, invisible au regard humain. »

Et il conclut (VII, 388) :

388 « Hâtons-nous donc de leur laisser, au lieu de la jouissance qu’ils espè­rent de notre capture, la stupeur devant notre mort et l’admiration devant notre intrépidité ! »

Aussitôt les Sicaires brûlent de passer à l’action. La fin de Masada est racontée dans une page d’une émouvante sobriété (VII, 389-397).

389 Il voulait continuer son exhortation, mais tous l’interrompirent et, pleins d’une sorte d’impulsion incoercible, ils brûlaient de passer aux ac­tes. En proie à une possession, ils s’en allèrent avec l’ardent désir de se devancer l’un l’autre, chacun estimant qu’il donnerait la preuve de son courage et de son intelligence en n’étant pas vu parmi les derniers : si vio­lente était la passion qui les avait saisis d’égorger leurs femmes, leurs jeu­nes enfants et eux-mêmes. 390 Et, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, ils ne faiblirent pas en s’approchant de la besogne et maintinrent inflexible la décision qu’ils avaient prise en écoutant le discours. Chez tous, certes, persistaient l’émotion personnelle et l’affec­tion, mais la raison, qui avait dicté la décision la meilleure pour ceux qu’ils aimaient, avait le dernier mot. 391 Dans le temps qu’ils couvraient leurs femmes de caresses et de baisers, qu’ils serraient leurs enfants dans leurs bras, pro­longeant ces dernières étreintes au milieu des larmes, 392 dans le même temps, comme s’ils recouraient au service de mains étrangères, ils exécu­taient leur dessein, ayant pour consolation, dans cette nécessité de tuer, la pensée des maux qu’ils auraient endurés de la part de l’ennemi. 393 Et, fi­nalement, personne ne fut trouvé inférieur à une tâche qui demandait un tel cran, chacun parcourant jusqu’au bout la rangée de ses bien-aimés : mal­heureux, d’en être réduits à une telle nécessité que tuer leurs femmes et leurs enfants de leurs propres mains leur apparaissait comme un moindre mal ! 394 Ne pouvant absolument pas supporter plus longtemps le chagrin que leur causait ce qu’ils venaient de faire, et estimant que c’était faire injure aux tués que de leur survivre, ne fût-ce qu’un moment, ils firent ra­pidement un tas de tout ce qu’ils possédaient et y mirent le feu. Puis, ayant tiré au sort les dix d’entre eux qui seraient chargés d’égorger tous les au­tres, 395 ils se couchèrent, chacun près de sa femme et de ses enfants étendus morts et, les tenant serrés dans leurs bras, tendirent leur gorge au glaive de ceux qui s’acquittaient de ce funeste office. 396 Quand ces der­niers les eurent tous tués, sans broncher, ils établirent la même loi du ti­rage au sort les uns pour les autres : celui que le sort désignerait, après avoir exécuté les neuf autres, se tuerait le dernier de tous. Ils avaient une telle confiance mutuelle qu’ils ne faisaient pas de différence de l’un à l’autre entre exécuter et subir. 397 Enfin, les uns tendirent leur gorge au glaive, et celui qui restait le dernier, ayant promené son regard sur la foule des morts, pour le cas où quelqu’un, dans un si grand nombre d’exécutions, aurait été oublié et aurait besoin de son bras, quand il se fut rendu compte que tous avaient été tués, il mit le feu au palais, s’enfonça d’une main vigoureuse son épée dans le corps jusqu’à la garde et s’abattit à côté des siens.

Les Romains se préparent à l’assaut. Ils pénètrent dans une forteresse sur laquelle pèse un silence de mort effrayant. Sept survivants, deux femmes et cinq enfants, qui s’étaient cachés dans un aqueduc, s’approchent des soldats. Une femme leur raconte ce qui s’est passé. Ils n’en croient pas leurs oreilles (VII, 405-407).

405 Mais ils avaient du mal à l’écouter, n’arrivant pas à croire à un cou­rage d’une telle ampleur. Ils entreprirent d’éteindre l’incendie et, se taillant rapidement un passage à travers les flammes, ils péné­trèrent dans le palais. 406 Là, se trouvant devant une pareille foule de tués, ils ne manifestèrent aucune joie comme il eût été naturel pour des ennemis, mais furent saisis d’admiration devant la noblesse de leur décision et le mépris de la mort manifestée par tant d’hommes qui la mirent à exécution sans broncher. 407  La citadelle prise dans ces conditions, le général y laissa une garnison et partit avec l’armée pour Césarée.

 

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Après huit années de guerre, la prise de Masada réglait le sort de la Judée, elle devenait une province romaine commandée par un gouverneur de rang prétorien qui était en même temps le commandant de la legio X Fretensis et de quelques auxilia. Comme avant, il résidait à Césarée Maritime. La Palestine était ravagée et les pertes en vies humaines énor­mes (Josèphe, B. J., VI, 420, parle d’un million cent mille morts, mais ce nombre est sûrement exagéré). Dans la suite, quelques troubles éclatèrent encore, notamment à Alexandrie et à Cyrène, ils furent réprimés durement par Vespasien. Sous les Flaviens, il ne semble pas qu’il y ait eu des conflits vraiment sérieux et pour quelque temps, le problème juif resta en veilleuse.

Il faut attendre le règne de Trajan pour que les Juifs songent à relever la tête. Profitant des campagnes en Orient de 115 à 117, ils fomentèrent une révolte dans la Diaspora, en Égypte, à Cyrène, à Chypre. La ré­pression fut sanglante et coûteuse.

Plus tard encore, sous Hadrien, du printemps 132 à la fin de l’été 135, sévit une nouvelle insurrection qui allait prendre rapidement des allures de guerre : la deuxième guerre juive. Elle ne se limita pas à la Judée seule, toute la Palestine flamba. Le meneur de la rébellion était Simon Bar Kochba. Les causes probables étaient l’interdiction de la circoncision assimilée à un crime, le projet de bâtir une nouvelle Jérusalem païenne, la colonie d’Aelia Capitolina, avec la construction d’un temple dédié à Jupiter Capitolin sur l’emplacement du Temple. Vu son état de ruine, Jérusalem, dans cette guerre, ne joua qu’un rôle effacé. On connaît peu de choses sur la conduite des opérations, la guerre prit tout de suite des allures de guérilla, les forces romaines étaient importantes (4 légions dont toujours la X Fretensis) et durent adapter leur tactique à la nature du terrain et à la résistance qui leur était opposée (on pourrait établir un parallèle avec les armées modernes confrontées avec des mouvements populaires de résistance, Wehrmacht avec la résistance dans les pays occupés, les guerres d’Algérie et du Vietnam... ). Les pertes furent parti­cu­lièrement lourdes de part et d’autre.

Après la guerre, le plan conçu initialement reçut sa réalisation : la cité nouvelle fut fondée. Il est très vraisemblable qu’aucun temple païen ne remplaça le sanctuaire de Dieu. Le Capitole devait se trouver dans la partie ouest de la ville, près du forum, à la section du cardo maximus (nord-sud) et du decumanus maximus (est-ouest). Aucun Juif n’était auto­risé à pénétrer dans la cité et ceux qui y séjournaient encore furent ex­pulsés. Deux légions, la VI Ferrata et la X Fretensis, y cantonnèrent par mesure de sécurité. Cette dernière légion est toujours présente dans la longue histoire des démêlés judéo-romains. Elle se trouvait encore à Jérusalem en +150 et un papyrus nous apprend qu’elle tenait ses quartiers d’hiver à Césarée de Palestine à la fin du IIe s.

Une source importante des événements de cette époque est l’Histoire romaine de Dion Cassius (IIe-IlIe s.). Mais avant d’en venir au récit des faits de guerre, voyons ce que l’historien grec pensait de la religion et du Dieu des Juifs (XXXVII, 17, 1-4)

Le nom de Palestine a été donné depuis des temps anciens à toute la région qui s’étend de la Phénicie jusqu’à l’Égypte le long de la mer inté­rieure. Elle a reçu un autre nom.

1 En effet, la région a été appelée Judée et les habitants eux-mêmes Juifs. Je ne sais pas d’où on a commencé à leur donner cette appellation, elle s’applique aussi à tous les autres hommes qui pratiquent leurs coutumes, même s’ils sont de nation étrangère et cette catégorie existe aussi chez les Romains. Quoique souvent opprimée, elle s’est développée au plus haut point, si bien qu’elle a conquis la liberté de croyance. 2 Ils se distinguent du reste des hommes pour ainsi dire dans tous les détails de la vie et sur­tout dans le fait qu’ils n’honorent aucun des autres dieux, mais qu’ils en adorent un seul avec force. Ils n’ont aucune statue de lui, pas même à Jérusalem. Mais croyant qu’il est indicible et invisible, ils le vénèrent le plus singulièrement du monde. 3 Ils lui ont bâti un temple très grand et très beau, à cela près qu’il est ouvert et n’a pas de toit ; ils l’ont dédié le jour appelé jour de Cronos [Saturne] pendant lequel ils pratiquent beaucoup de rites très particuliers et où ils ne s’adonnent à aucune occupation sérieuse. 4 Voilà en ce qui le concerne. Qui il est et pourquoi il a été honoré ainsi et comment ils sont saisis de terreur à son propos, cela a été dit par beaucoup de gens et n’a aucun rapport avec cette histoire. 

On notera le ton modéré du passage ; rien qui rappelle le ton mé­prisant des auteurs latins cités plus haut. Aucune observation désobligeante ou insultante.

Les faits de guerre sont relatés dans le livre LXIX dont il nous reste l’abrégé du moine byzantin Jean Xiphilin (XIe s.). Cette maigre source est malgré tout un témoignage des plus crédibles. On remarquera que Dion Cassius prend à son compte, parmi les causes de la guerre, la construction du temple de Jupiter à l’emplacement du Temple. Deux détails sont inté­ressants et nous ramènent à l’actualité la plus brûlante : la forme de gué­rilla prise par la résistance juive et la technique du sabotage.

 

LXIX, 12, 1-3

1 Quant à Jérusalem, Hadrien fonda une cité à la place de celle qui avait été rasée, il la nomma Aelia Capitolina et sur le site du Temple de Dieu, il éleva un autre temple en l’honneur de Jupiter, ce qui déclencha une guerre qui ne fut ni de petite importance ni de courte durée. 2 Car les Juifs sup­portaient avec peine que des gens d’une autre nation s’installent sur leur cité et que des rites étrangers y soient établis. Tandis qu’Hadrien était présent en Égypte, puis en Syrie, ils se tenaient tranquilles, à cela près que les armes qui leur étaient commandées étaient fabriquées intentionnelle­ment de moindre qualité, de sorte que, refusées par les Romains, ils pou­vaient alors les utiliser. Mais lorsqu’il s’éloigna, ils se révoltèrent ostensi­blement. 3 Et dans une confrontation ouverte, ils n’osaient pas se mesurer aux Romains, mais ils occupaient des positions favorables du pays et les fortifiaient par des galeries souterraines et par des murailles, afin d’avoir des refuges lorsqu’ils seraient serrés de près et afin de se rassembler en ca­chette sous terre ; ils avaient percé vers le haut ces passages souterrains pour recevoir air et lumière.

 

LXIX, 13, 1-3

1 Et au début, les Romains ne tenaient aucun compte d’eux. Mais lorsque toute la Judée se remua et que les Juifs, en tout endroit de la terre, se­maient le trouble et qu’ils faisaient preuve d’une grande hostilité soit secrè­tement soit au grand jour, 2 et que beaucoup d’autres gens, même des étrangers, les rejoignaient par amour du gain et que toute la terre pour ainsi dire s’agitait dans ce but, alors donc Hadrien envoya contre eux ses meilleurs généraux. Le premier d’entre eux Julius Severus fut envoyé de Bretagne où il était gouverneur, contre les Juifs. 3 Celui-ci ne se risqua pas à se mesurer directement d’aucun côté avec ses adversaires, voyant leur nombre et leur désespoir ; mais en les interceptant chacun séparément grâce au nombre de ses soldats et de ses lieutenants, en les privant de nourriture et en les cernant, il put assez rapidement et avec moins de danger les briser, les épuiser et les exterminer. Peu d’entre eux somme toute survécurent.

 

LXIX, 14, 1-3

1 Cinquante de leurs forteresses les plus considérables, neuf cent quatre-vingt-cinq des villages les plus fameux furent rasés, 580.000 hommes fu­rent massacrés au cours des coups de main et des combats (le nombre de ceux qui moururent de faim, de maladie ou par le feu est incalculable), 2 si bien que, peu s’en faut, toute la Judée fut dévastée, comme on le leur avait indiqué avant la guerre. Car le tombeau de Salomon, que les Juifs considè­rent comme un objet de vénération, tomba en ruines de lui-même et s’effondra, et nombre de loups et de hyènes se jetèrent sur leurs cités en hurlant. 3 Beaucoup de Romains, du reste, périrent aussi dans cette guerre. C’est pourquoi Hadrien écrivant au Sénat n’utilisa pas le préambule habi­tuel aux empereurs : « Si vous et vos enfants êtes en bonne santé, c’est bien ; moi et mes armées nous nous portons bien. »

 

*

* *

 

Antonin le Pieux rapporta les mesures antijuives de son prédécesseur et mena une politique de tolérance malgré quelques troubles qui éclatèrent encore en Judée, par exemple le soulèvement de 155 qui fut rapidement réprimé.

En 212, l’édit de Caracalla accorda la ciuitas à tous les habitants libres de l’empire : les Juifs ne firent pas exception, ils étaient placés sur le même pied que les autres provinciaux. Cela implique qu’ils conservaient la faculté de pratiquer leur religion même si elle leur interdisait de participer au culte d’État.

Plus tard encore, en 313, l’édit de Milan accordait à tous la 1iberté re­ligieuse. En n’excluant pas le judaïsme, l’empereur Licinius reconnaissait qu’il constituait une religio licita (comme l’avaient fait avant lui César et Auguste). Toutefois si le judaïsme bénéficiait encore de la tolérance du pouvoir, il n’en reste pas moins que les Juifs continuèrent à être les victi­mes de vexations diverses de la part des populations qu’ils côtoyaient. Avec les progrès du christianisme, Juifs et Chrétiens se distancèrent de plus en plus. Pour les Chrétiens, le peuple juif était le « peuple déicide » qui avait préféré la libération du brigand Barabbas à celle du Sauveur en acceptant que son sang retombe sur lui et sur ses enfants (ce n’est que depuis le concile de Vatican II en 1962 que fut supprimée dans la liturgie catholique l’accusation de « peuple déicide »). Ce peuple, maudit de Dieu devait donc être châtié. Et ce châtiment est évoqué dans diverses légendes, comme celle du Juif errant (légende reprise au siècle dernier entre autres par Eugène Sue dans le roman du même nom).

Réflexions finales

Réflexions plutôt que conclusions formelles, tant, dans ce problème compliqué, les observations doivent être nuancées. S’agit-il à proprement parler d’antisémitisme ? Si l’on se réfère à la définition du Larousse (éd. 1992) : « Doctrine ou attitude d’hostilité systématique à l’égard des Juifs » ou à celle du Robert (éd. 1953) : « Doctrine ou attitude de ceux qui sont hostiles aux Juifs et proposent contre eux des mesures discriminatoires », il n’y a pas eu d’antisémitisme romain, mais plutôt des comportements d’hostilité occasionnels, plus ou moins fréquents, à des degrés de violence divers. C’est que les Juifs constituaient dans la masse de la population, surtout dans la partie orientale de l’empire et aussi à Rome, où la colonie juive était importante, un noyau dur pratiquement inassimilable.

En tout cas, il est clair que ce comportement n’avait aucune conno­tation raciale. Le problème des races était inconnu dans l’Antiquité. Certes, comme de nos jours encore, tout ce qui était étranger était suspect au premier abord. Les Grecs se distinguaient des Barbares, distinction adop­tée ensuite par les Romains ; les Juifs aussi se sentaient différents des Gentils. Mais ces distinctions sont fondamentalement culturelles d’une part, religieuses de l’autre et l’on n’y perçoit nulle part la notion biologi­que de race qui est une concept moderne (XIXe s.).

Pas de rivalité économique non plus. Les Juifs pratiquaient les mêmes métiers que leurs contemporains. Ainsi en Égypte, où les papyrus nous permettent d’avoir une vue plus détaillée de la vie de tous les jours, on peut constater que les Juifs travaillaient dans toutes les branches de la vie économique et s’il y avait des Juifs riches, il y en avait encore plus de pauvres et l’impression générale est celle de gens travaillant durement et gagnant leur vie grâce à un labeur persévérant (V. Tcherikover, n° 4, p. 19 pour la période ptolémaïque et p. 53 pour le Haut-Empire). Sur 66 cas de Juifs ayant une occupation dans le secteur privé, 1 seulement ap­partient à la banque et 3 aux matières financières. Tous les autres ont des professions très diverses (Williams, n° 20).

Pas davantage d’antisémitisme d’État. Le pouvoir central à Rome, on l’a vu, n’a jamais envisagé de mesures systématiques à l’encontre du peuple juif, encore moins sa destruction. Au contraire, depuis César, à l’exception de mesures occasionnelles tombant rapidement en désuétude (p. ex. Caligula, Domitien, Hadrien), les empereurs se montraient ac­commodants, voire tolérants. Ainsi les mesures d’expulsion prises par Tibère et Claude, respectivement en 19 et en 49, ne visaient pas exclusi­vement les Juifs, elles concernaient également les Égyptiens de culte isiaque d’une part, les astrologues d’autre part. Ce n’était pas une réaction d’antisémites, mais de Romains conservateurs inquiets devant l’expansion des croyances orientales. Et Pierre Vidal-Naquet n’a pas manqué d’observer très justement (n° 10, p. 34) :

Les Juifs citoyens n’étaient pas rares, quoique certainement moins nombreux en Palestine même qu’à l’extérieur de la Judée... Il n’était, en tout cas, pas impossible de pratiquer la religion juive avec ses interdits alimentaires ou sabbatiques tout en bénéficiant d’une citoyenneté qui n’impliquait plus le devoir de combattre.

En fait, Rome a maté durement un peuple turbulent dont les révoltes étaient nombreuses et violentes. La répression était à la mesure de la menace, de l’insécurité que faisaient peser ces mouvements sur l’intégrité de l’empire. Rome n’a jamais toléré l’existence de mouvements nationa­listes dans les provinces. Et l’on pourrait tirer les mêmes conclusions en comparant un autre événement presque contemporain : la révolte de la reine Boudicca en Bretagne (60-61 ap. J.­‑C.). Tacite (Annales, XIV, 38, 2-3) en fait une brève mention dont la concision même est éloquente :

Quodque nationum ambiguum aut aduersum fuerat igni atque ferro uasta­tum. 3 Sed nihil aeque quam fame adfligebat serendis frugibus incuriosos.

Et celles des nations qui avaient été indécises ou hostiles furent ravagées par le fer et par le feu. 3 Mais rien autant que la famine n’abattait ces gens insoucieux d’ensemencer pour récolter.

Le bras de Rome a toujours frappé lourdement chaque fois qu’il a été jugé nécessaire de briser une résistance. D’autre part, pour expliquer l’acharnement des Juifs, il ne faut jamais oublier que « si les Juifs se rebellent contre le joug romain, ce n’est pas qu’ils soient plus qu’aucun autre peuple épris d’indépendance. Leur soumission à Rome les prive certes de liberté politique, mais surtout elle les contraint de servir une puissance idolâtre qui, à ce titre, leur inspire le plus profond mépris » (Mireille HADAS-LEBEL, n° 15, p. 488).

On l’a vu, beaucoup de grands noms de l’intelligentsia romaine de l’époque, dans leurs écrits, lançaient contre les Juifs des sarcasmes, des critiques plus ou moins acerbes (plutôt plus que moins). On peut toutefois se demander quelle était leur influence réelle sur la mentalité collective et sur le comportement des masses.

En fait, ce sont tous les peuples d’Orient, les Grecs y compris, qui sont englobés dans une même réprobation ; les Égyptiens y occupent une place de choix. Juvénal, qui synthétise tous les reproches adressés aux Juifs, ne se montre pas plus indulgent envers eux. Dans la Satire XV, il ironise lourdement sur l’absurdité des cultes égyptiens dont Cicéron lui avait relevé la sottise (Tusc., V, 78) : imbutae mentes prauitatis erroribus (« Ces gens dont l’esprit est imbu de superstitions bizarres » – Texte établi par G. Fohlen et traduit par J. Humbert, Paris, 1971).

Par ailleurs, des Romains des classes dirigeantes ne se privaient pas d’entre­tenir des relations avec des Juifs. Rappelons la passion de Titus pour Bérénice. Il vécut ouvertement avec elle et, s’il s’en sépara, ce n’était pas parce qu’elle était juive, mais sous la pression de l’opinion publique. Les Romains avaient gardé un souvenir amer des bruits alarmants qui s’étaient répandus dans la Ville au moment de liaison d’Antoine et de Cléopâtre, le fatale monstrum de la propagan­de augustéenne (Horace, Odes, 1, 37, 21). Ils redoutaient encore la fascination néfaste que pouvait exercer une princesse orientale sur un membre de la famille impériale.

Alors que reste-t-il ? En somme, l’attitude antijuive des Romains se manifeste au niveau le plus humble de la vie quotidienne, celui des réalités concrètes. C’est avant tout l’étrangeté des mœurs qui troublait les relations de bon voisi­nage entre Juifs et populations de l’empire. D’un côté, une communauté solidaire dont les principes religieux inflexibles lui inter­disaient de prendre part aux cérémonies officielles, forme extérieure du loyalisme envers Rome et l’empereur. De l’autre, des peuples chez qui les prescriptions étranges d’un monothéisme ri­goureux, apparemment hautain, suscitaient la méfiance. Ce sont ces froissements continuels qui provo­quaient des conflits, peut-être anodins à l’origine, mais qui, à la longue, devenaient irritants et dégénéraient en bagarres sanglantes, véritables pogromes, comme ce fut le cas maintes fois dans les villes helléni­ques de l’Orient (notamment Alexandrie) où les Juifs étaient beaucoup plus nombreux qu’en Occident.

De leur côté, les Juifs ne se comportaient pas toujours en voisins commodes. Les Samaritains en particulier étaient leur bête noire. Quel­ques citations tirées de la Bible l’attestent suffisamment (Bible de Jérusalem, Paris, 1956) :

 

Ecclésiastique, 50, 25-26 

Il y a deux nations que mon âme déteste,

[...]

les habitants de la montagne de Seïr, les Philistins,

et le peuple stupide qui demeure à Sichem, les Samaritains.

 

Évangile de Matthieu, 10, 5

Jésus envoie les Douze en mission :

« Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans la ville des Samaritains ».

 

Évangile de Luc, 10, 29-37

La parabole du bon Samaritain.

 

Évangile de Jean, 4, 5-9

Jésus demande de l’eau à la Samaritaine qui lui dit :

« Comment ! tu es Juif, et tu me demandes à boire à moi, une Samaritaine ? » (Les Juifs en effet n’ont pas de relations avec les Samaritains).

Et pourtant on décèle aussi chez les Juifs des signes d’accommodement. Ainsi le prophète Jérémie (VIIe s. av. J.-C.) ne cesse de conseiller à ses concitoyens de ne pas s’opposer aux rois de Babylone afin d’éviter la destruction d’Israël, p. ex. Jér., 27, 17 : « Soumettez-vous aux rois de Babylone et vous resterez en vie : pourquoi cette ville de­viendrait-elle une ruine ? » et dans l’Évangile de Matthieu, 22, 21, la réponse du Christ aux Pharisiens : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».

Si l’on veut développer le parallèle « Flavius Josèphe, nouveau Jérémie ? », on utilisera le beau livre de Mireille Hadas-Lebel (n° 14, p. 202 et s.). Des rapprochements sont également possibles avec la si­tuation de 1940, époque trouble où certaines personnalités politiques, religieuse et autres, confrontées à la puissance nazie à son zénith, ont eu à prendre des décisions difficiles, avec l’espoir chimérique de limiter les dégâts et de préserver ce que d’aucuns considéraient comme l’essentiel.

En ce qui concerne plus directement la puissance romaine, après le geste malencontreux de Pompée, on assiste à l’éclosion et à l’épanouissement ininterrompu durant plusieurs siècles d’une littérature rabbinique antiromaine (souvent de caractère apocalyptique). « L’altération des sentiments des Juifs envers Rome peut être suivie à travers la littéra­ture du temps ; l’on y voit brutalement après –63 la haine succéder à l’idéalisation de la Rome lointaine » écrit M. Hadas-Lebel (n° 15, p. 19) et l’on méditera en guise de conclusion une autre citation de cette érudite (p. 13) : « Rome et Jérusalem est un de ces grands sujets propres à fasci­ner les esprits. La Rome antique joue dans l’histoire du peuple juif un rôle déterminant dont les conséquences se font encore sentir de nos jours. Les destinées ultérieures du judaïsme n’ont été, en dernier ressort, que des retombées de la tragique confrontation des Juifs avec les Romains aux abords et au début de l’ère chrétienne ».

 

Robert CAVENAILE

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Le sujet a été traité sous un angle différent par Bruno ROCHETTE, Juifs et Romains – Quelques jalons pour une histoire de l’antijudaïsme dans la Rome anti­que (Entretiens sur l’Antiquité gréco-romaine), Université de Liège, Fac. de Philosophie et Lettres, 1998, 20 p.

 

1. Encyclopaedia Universalis, s.v. antisémitisme, vol. 2, 1995, p. 616-617.

2. Parmi les collections d’ouvrages de référence, je citerai Histoire générale des civilisations, t. I, L’Orient et la Grèce antique par André AYMARD et Jeannine AUBOYER, Paris, 1953 et t. II, Rome et son empire, par les mêmes auteurs, Paris, 1954.

3. L. POLIAKOV, Histoire de l’antisémitisme. Du Christ aux Juifs de Cour, Paris, 1954.

4. V. A. TCHERIKOVER, en coll. avec A. FUKS, Corpus Papyrorum Judaicarum, Cambridge (Mass.), vol. 1, 1957.

5. H. J. LEON, The Jews of Ancient Rome, Philadelphie, 1960.

6. E. SCHÜRER, A History of the Jewish People in the Age of Jesus Christ (175 B.C.-A.D. 135) (New English Version), revised and edited by G. Vermes and F. Millar, vol. 1, Edimbourg, 1973.

7. J. N. SEVENSTER, The Roots of the Pagan Anti-Semitisme in the Ancient World, Leiden, 1975. Je n’ai pu consulter cet ouvrage. Je l’ai connu par l’importante étude que lui a consacrée J. MÉLÈZE-MODRZEJEWSKI, « Sur l’antisémitisme païen », dans Pour Léon Poliakov. Le racisme : Mythes et Sciences, publ. sous la direction de Maurice Olender, Bruxelles, 1981, p. 411-439.

8. J. GÉRARD, Juvénal et la réalité contemporaine, Paris, 1976.

9. E. M. SMALLWOOD, The Jews under Roman Rule. From Pompey to Diocletian, Leiden, 1976.

10. Flavius Josèphe. La guerre des Juifs, traduction de P. Savinel, avec une introduction de P. VIDAL-NAQUEt, Flavius Josèphe ou le bon usage de la trahison, Paris, 1977.

11. Cl. PRÉAUX, Le monde hellénistique. La Grèce et l’Orient (323-146 av. J.C.) (coll. Nouvelle Clio, n° 6 bis), Paris, 1978, p. 528-586 (« L’hellénisme et les Juifs »).

12. Cl. NICOLET, Rome et la conquête du monde méditerranéen. Genèse d’un empire (coll. Nouvelle Clio, n° 8 bis), Paris, 1978, p. 846-882 (ch. IX : « Les Juifs entre l’État et l’Apocalypse », par P. VIDAL-NAQUET).

13. H. M. COTTON and J. GEIGER, Masada II. The Yigael Yadin Excavations 1963-1965. Final Reports. The Latin and Greek Documents, Jérusalem, 1989.

14. H. M. HADAS-LEBEL, Flavius Josèphe. Le Juif de Rome, Paris, 1989.

15. H. M. HADAS-LEBEL, Jérusalem contre Rome (de –161 au début du IVe s.), Paris, 1990.

16. J. MÉLÈZE-MODRZEJEWSKI, Les Juifs d’Égypte. De Ramsès II à Hadrien, Paris, 1991.

17. F. MILLAR, The Roman Near East (31 B.C. – A.D. 337), Cambridge (Mass.) - Londres, 1993.

18. P. GREEN, D’Alexandre à Actium. Du partage de l’empire au triomphe de Rome, trad. de l’anglais par O. Demange, Paris, 1997 (éd. anglaise 1990).

19. A. H. SHERWIN-WHITE, Racial Prejudice in Imperial Rome, Cambridge, 1967.

20. M. H. WILLIAMS, The Jews among the Greeks and Romans. A Diaspora Sourcebook, Baltimore, 1998.

 

 

À ces ouvrages on peut encore ajouter :

 

Diaspora in Antiquity, ed. by Shaye J. D. Cohen & Ernest Frerichs, (Brown Judaic Studies, 288), Atlanta, Georgia, 1993.

The Cambridge History of Judaism, vol. III, The Early Roman Period, ed. by William Horbury, W. D. Davies, John Sturdy, Cambridge, 1999, no­tamment aux chapitres suivants :

(6) E. M. SMALLWOOD, « The Diaspora in the Roman Period before CE 70 », p. 168-191 ;

(17) Morton SMITH (), « The Troublemakers », p. 501-568 ;

(28) L. H. FELDMAN, « Josephus », p. 901-921 ;

(30) L. I. LEVINE, « The Hellenistic-Roman Diaspora CE 70-CE 235 : the archaeological evidence », p. 991-1024.

Warwick Ball, Rome in the East. The Transformation of an Empire, Londres & New York, 2000 (p. 47-59 : « Judaea, Herod the Great and the Jewish Revolt »).

 

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