Pendant que se déroulaient ces événements, une vaste opération de secours se fédéra peu à peu dans la ville de Budapest. Ses premiers éléments se mirent en place juste après l’occupation allemande de la Hongrie. Bien que le monde ne fût pas encore informé dans le détail des atrocités perpétrées à Auschwitz-Birkenau, en mars 1944, de nombreuses informations sur l’extermination des Juifs avaient atteint l’Occident. C’est sur cette toile de fond que le 24 mars, cinq jours seulement après l’invasion de la Hongrie par les nazis, le président des États-Unis Franklin D. Roosevelt adressa un message radiophonique aux Hongrois pour chercher à les dissuader de commettre des crimes contre les Juifs qui vivaient parmi eux. D’autres, dont le ministre britannique des Affaires étrangères Sir Anthony Eden, le roi Gustave de Suède et le pape Pie XII, suivirent son exemple au cours des semaines et des mois suivants.

Il convient de relever dans ce contexte l’importance capitale d’un rapport rédigé par des Juifs évadés d’Auschwitz-Birkenau qui rejoignirent la Slovaquie et transmirent des informations détaillées sur les exterminations qui se produisaient dans ce camp de sinistre réputation, et plus particulièrement sur le massacre imminent des Juifs hongrois. Ce texte, auquel on a donné le nom de Protocoles d’Auschwitz, comprenait en réalité deux rapports émanant de deux groupes distincts d’évadés arrivés en Slovaquie : Alfred Wetzler et Rudolf Vrba à la mi-avril 1944 ; Czeslaw Mordowiicz et Arnost Rosin, au mois de juin suivant.  Le rapport Wetzler-Vrba fut très probablement remis aux responsables juifs hongrois entre la fin avril et la mi-mai. Le texte complet, qui comprenait des informations fournies par les deux groupes d’évadés, arriva en Suisse à la mi-juin. Bien que le contenu de ces rapports ait indéniablement influé sur les activités ultérieures de sauvetage des Juifs en Hongrie, les Protocoles ne furent pas largement diffusés auprès des Juifs hongrois. Quand et comment ces Protocoles furent distribués en Hongrie et auprès de qui, et pourquoi ils ne furent pas communiqués sur une plus grande échelle – ces questions demeurent très controversées. Lorsque ces Protocoles furent connus en Suisse, notamment grâce aux efforts de George Mantello, consul honoraire du Salvador dans ce pays, une campagne de presse fut lancée pour alerter l’opinion publique suisse sur l’importance de ce qui se passait à Auschwitz. Cette campagne eut des échos dans d’autres pays et toutes ces informations contribuèrent à un développement significatif des initiatives de sauvetage lancées en Hongrie à la fin du printemps et dans le courant de 1944. 39

Pendant ce temps, dès janvier 1944, Roosevelt avait créé le War Refugee Board, chargé de secourir les Juifs dans l’Europe sous domination nazie. Son efficacité fut véritablement mise à l’épreuve au moment de l’occupation allemande de la Hongrie. Il joua notamment un rôle en encourageant les activités de secours  de plusieurs diplomates qui se trouvaient déjà à Budapest ou y furent envoyés à cette fin. Karl (Charles) Lutz, le consul suisse déjà établi sur place, fut le premier à apporter son aide. Raoul Wallenberg, le plus célèbre des diplomates engagés dans ces activités, arriva en juillet 1944. 40 Quelques jours auparavant seulement, Max Humer, responsable de la Croix Rouge internationale, adressa à Horthy un message de première importance. Dans cette note datée du 4 juillet 1944, Huber suggérait que son organisation se charge, par l’intermédiaire de l’émissaire Friedrich Born, de distribuer de la nourriture et des médicaments aux Juifs de Budapest. Horthy donna rapidement son accord, et la Croix Rouge internationale devint ainsi un des rouages des efforts pour secourir les Juifs qui vivaient encore en Hongrie.

À la suite des événements du mois de juin, et plus particulièrement du débarquement allié en France et de la progression soviétique à l’est ainsi que de plusieurs interventions internationales, Horthy déclara le 7 juillet son intention de mettre fin aux transports de Juifs depuis la Hongrie. Le dernier train de la première vague de transports quitta ainsi Budapest le 9 juillet. En même temps, Horthy présenta un plan inspiré d’une idée avancée par Miklós (Moshe) Krausz du Bureau hongrois du conseil juif pour la Palestine. Ce projet consistait à laisser partir plusieurs milliers de Juifs pour la Palestine. S’il ne se réalisa jamais, il fournit cependant un point d’ancrage à un aspect essentiel du sauvetage – la protection internationale des Juifs. L’idée n’était pas nouvelle et était en fait antérieure à la proposition d’Horthy : elle était née en Hongrie peu après l’occupation allemande, au moment où Lutz avait accordé sa protection à Krausz et à d’autres sionistes. Le plan d’Horthy ouvrait cependant la voie à une application bien plus large de la protection diplomatique et eut un certain nombre de répercussions majeures, parmi lesquelles la création par Born de maisons pour les enfants placées sous les auspices de la Croix Rouge internationale. En coordination avec Otto Komoly, ancien dirigeant sioniste et coprésident du Comité d’Aide et de Secours de Budapest, des membres du mouvement de la jeunesse sioniste furent recrutés comme personnel dans ces foyers d’enfants juifs. De même, la Société protestante Jo Pasztor, dirigée par Jozsef Eliasz et Babor Sztehlo, fonda des maisons pour les enfants de Juifs convertis au christianisme. Des bâtiments jouissant d’un statut extraterritorial et placés sous la protection de gouvernements de pays neutres et d’organismes internationaux jouèrent aussi un rôle majeur en servant d’asiles relativement sûrs pour les Juifs.

Grâce à ces activités, lorsque Szálasi arriva au pouvoir le 15 octobre et que les Juifs furent à nouveau soumis à une menace directe de déportation et de mort, les premiers éléments d’une opération massive de sauvetage étaient déjà en place. Des diplomates de pays neutres, avec à leur tête le représentant du Vatican Angelo Rotta, intercédèrent à plusieurs reprises auprès des Hongrois pour atténuer la rigueur des mesures prises contre les Juifs de Budapest. Szálasi étant très désireux d’obtenir la reconnaissance internationale de son gouvernement, les fonctionnaires du nouveau régime accédèrent fréquemment aux requêtes des diplomates. Et surtout, ces derniers réussirent à reporter de plusieurs semaines la fermeture hermétique du ghetto et remportèrent un succès, variable mais non négligeable, pour faire admettre leur rôle de protecteurs. Les diplomates et le mouvement clandestin de la jeunesse sioniste coopérèrent et firent tout leur possible pour protéger les Juifs des Croix Fléchées déchaînées et leur éviter de tomber entre les mains des nazis. La jeunesse sioniste fabriqua et distribua plusieurs dizaines de milliers de fausses lettres de protection. Les diplomates et leurs représentants présentaient des documents authentiques ou faux pour libérer des Juifs de captivité ou les tenir à distance de ceux qui cherchaient à leur nuire. On créa de nouvelles maisons spéciales placées sous la protection de pays neutres ou de différents organismes, que l’on finit par baptiser le « ghetto international ». Les diplomates apportèrent leur aide en finançant la jeunesse sioniste clandestine pour qu’elle achète de la nourriture, des médicaments et d’autres articles au marché noir au profit des Juifs de Budapest. Lorsque l’Armée Rouge approcha de la capitale à l’automne et finit par l’encercler le soir de Noël, le 24 décembre 1944, l’objectif fut désormais de préserver la vie des Juifs jusqu’à la chute de la ville aux mains des Soviétiques, un événement qui se produisit à Pest le 18 janvier et à Buda le 12 février 1945. 41

Notons également que pendant que se déroulaient ces événements, certains activistes juifs hongrois suivirent une autre voie pour essayer de sauver des vies. 42Sous la houlette de Kasztner, ils engagèrent des négociations avec plusieurs représentants de l’Allemagne dans une tentative pour prévenir d’abord, puis pour arrêter, les déportations depuis la Hongrie. Ces contacts furent à l’origine d’une vive controverse dans les décennies qui suivirent la guerre, mais les spécialistes s’accordent aujourd’hui à penser que les responsables juifs agirent en toute bonne foi. Quant à certains dignitaires nazis qui affrontaient l’implosion imminente du Reich d’Hitler, ils virent dans ces négociations une solution pour ne pas être emportés dans l’effondrement  général. 43

Les principaux événements de l’Holocauste en Hongrie se caractérisent donc par une longue période de calme relatif suivie d’explosions d’activité intense, ponctuées par les péripéties de la guerre. De fait, l’évolution de celle-ci finit par mettre un terme à la menace qui pesait sur les vestiges de la communauté juive de Hongrie, après la seconde vague de déportations à la fin de 1944. Reflétant la situation militaire, la première vague de déportations se fit essentiellement en direction d’Auschwitz, et la seconde en direction de l’Autriche. Les informations dont on disposait désormais sur l’Holocauste et la fin imminente de la guerre contribuèrent à susciter des opérations de sauvetage en Hongrie. Cependant, malgré le remarquable travail de secours réalisé à Budapest, près de 550 000 Juifs établis à l’intérieur des frontières élargies de la Hongrie furent assassinés sous l’influence des nazis. Malgré son apparition tardive, le dernier chapitre de l’Holocauste coûta la vie à près de 67 % de la population juive de la Grande Hongrie, dont plusieurs dizaines de milliers d’individus victimes du Service du travail. 44

(source extrait article Robert Rozett 2016,  Sciences po)

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