Akko (Acre) : la ville rasée et ses vestiges
La ville d'Acre — capitale du Royaume de Jérusalem croisé dans sa seconde période — fut rasée après sa conquête en 1291. Les Mamelouks en détruisirent systématiquement les remparts, les tours, les entrepôts, les palaces croisés — dont les vestiges sont aujourd'hui dégagés par les fouilles archéologiques menées par l'Autorité israélienne des Antiquités depuis les années 1990 (Stern, Akko I, 1997 ; Dichter, The Books of Akko, 1973).
Cependant, la ville d'Acre ne disparut pas entièrement après 1291. Une population réduite se maintint sur le site, et les Mamelouks y construisirent quelques structures administratives et religieuses. Les vestiges mamelouks d'Acre sont modestes par rapport à ceux de Jérusalem, mais plusieurs éléments méritent mention :
La Mosquée al-Ramadan : une mosquée construite dans les premières décennies mameloukes sur les ruines d'une église croisade, dont subsistent des fragments de décor en marbre polychrome et une inscription fondatrice datée de la fin du XIIIe siècle.
Le Khan al-Shawarda : un caravansérail mamelouk partiellement conservé dans le tissu de la vieille ville ottomane d'Acre. Sa cour centrale et ses galeries à arcades témoignent de la fonction commerciale maintenue sur le site malgré la destruction délibérée de ses installations portuaires.
Les souterrains mamelouks : des fouilles récentes ont mis au jour un réseau de passages souterrains et de salles voûtées d'époque mamelouke, superposés aux tunnels des Templiers croisés. Ces structures témoignent de l'utilisation de la ville post-croisade par les nouvelles autorités — stockage, passages défensifs, structures administratives (Stern, Akko I : The Old City of Akko, 1997, p. 189-234).
Hébron (al-Khalil) : le Sanctuaire des Patriarches
Hébron (al-Khalil — « l'ami [de Dieu] », en référence à Abraham, Khalil Allah) était, après Jérusalem, la ville la plus sainte de Palestine aux yeux des Mamelouks. Le Sanctuaire des Patriarches (al-Haram al-Ibrahimi) — l'enclos hérodien surplombant le Tombeau de la Caverne de Macpéla, où selon la tradition sont enterrés Abraham et Sara, Isaac et Rebecca, Jacob et Léa — était un lieu de pèlerinage d'une importance considérable pour les trois religions monothéistes.
Les Mamelouks transformèrent profondément le sanctuaire et son environnement urbain. Ils interdirent aux Juifs et aux Chrétiens d'entrer dans le sanctuaire — une règle qui avait existé à l'état embryonnaire sous les Croisés et qui fut systématisée sous les Mamelouks, faisant du sanctuaire un lieu islamique exclusif. Les non-musulmans ne pouvaient pas monter au-delà de la septième marche de l'escalier extérieur — une restriction symbolique et pratique qui dura jusqu'à la période ottomane et, pour les Juifs, jusqu'en 1967.
Les transformations architecturales mameloukes du Sanctuaire comprennent :
L'ajout du minaret : un minaret carré mamelouk fut construit au XIIIe siècle sur l'angle nord-ouest de l'enclos hérodien — l'un des premiers actes d'islamisation architecturale du site après la fin de la domination croisée.
La construction de la mosquée al-Jawali : en 1320, le gouverneur mamelouke de Gaza, Sanjar al-Jawali, fit construire une mosquée dans le secteur nord du sanctuaire, avec un portail en muqarnas d'une belle qualité. Cette mosquée, intégrée dans la structure hérodienne existante, témoigne de la politique systématique d'islamisation des lieux saints palestiniens (Burgoyne, op. cit., appendice sur Hébron ; Mujir al-Din, al-Uns al-Jalil, éd. Amman, 1973, vol. II, p. 23-45).
La madrasa al-Hasaniyya (XIVe siècle) : une école coranique fondée dans la ville d'Hébron même, à proximité du sanctuaire, dont subsistent des vestiges architecturaux — portail en muqarnas, salle à voûte d'arête — témoins de l'activité constructrice mamelouke dans la ville.
La ville d'Hébron elle-même connut une croissance démographique et économique significative sous les Mamelouks, liée à son importance religieuse et à sa production de verrerie et de savon — deux industries traditionnelles de la région qui alimentaient les marchés du Caire et de Damas.
Ramla et Lydda (al-Ramla wa Ludd) : les villes de la plaine

Ramla, seule ville de Palestine fondée par les arabes — par le calife omeyyade Sulayman ibn Abd al-Malik — avait perdu sous les Croisés une partie de son importance au profit de Jaffa. Les Mamelouks lui rendirent un rôle administratif significatif dans la province de la plaine côtière.
Le monument mamelouk le plus important de Ramla est la Tour Blanche (Burj al-Abyad ou Minaret des Quarante) — un minaret octogonal construit en 1318 sous le sultan al-Nasir Muhammad, associé à la Grande Mosquée de Ramla dont il ne reste que ce vestige. Ce minaret, d'une hauteur d'environ 30 mètres, est l'un des très rares minarets de plan octogonal construits par les Mamelouks — forme exceptionnelle dans leur répertoire architectural dominé par les minarets carrés. Son fût octogonal, construit en pierre de taille blanche (d'où le nom), présente des fenêtres à lancettes géminées à chaque face et se termine par une galerie de muqarnas couronnée d'une coupole.
La tradition locale lui donne le nom de « Minaret des Quarante » (Manara al-Arba'in) en référence aux quarante compagnons du Prophète qui auraient été enterrés à cet endroit — une tradition non vérifiable mais révélatrice de la sacralisation islamique du site.
Lydda (Ludd, l'actuelle Lod) possédait l'une des grandes mosquées mameloukes de la plaine côtière — construite sur les fondations de la cathédrale croisée Saint-Georges. La tradition associant Lydda au martyre de saint Georges est très ancienne ; les Mamelouks ne la détruisirent pas mais la transmirent dans un cadre islamique — saint Georges étant assimilé au prophète islamique al-Khidr (« le vert »), personnage mystérieux associé à l'eau et à la fertilité. Cette syncrétisme cultuel, bien attesté dans les sources médiévales, illustre la complexité des interactions religieuses dans la Palestine mamelouke (Frankel, The Architectural Heritage of the Holy Land, 1982, p. 67-72).
Tsfat (Safed) : la citadelle et la ville
Safed — ville de montagne en Galilée, à environ 900 mètres d'altitude — fut sous les Mamelouks un important centre administratif et militaire. Sa citadelle (Qal'at Safad), que les Croisés avaient abandonnée en 1266 après un siège mamelouk, fut reconstruite et agrandie par le sultan Baybars puis par ses successeurs.
La citadelle mamelouke de Safed, dont les vestiges sont encore partiellement visibles sur la colline dominant la vieille ville, était l'une des forteresses les plus importantes de la région. Ses murs de pierre à bossage, ses tours circulaires et son système de fossés témoignent d'une architecture militaire sophistiquée. Jean de Joinville, chroniqueur de la croisade de Saint Louis, avait décrit en détail les fortifications croisades de Safed dans les années 1250 — les Mamelouks reprirent et développèrent cette infrastructure défensive dans les décennies suivantes (Joinville, Vie de Saint Louis, éd. Natalis de Wailly, Paris, 1874, ch. LXX).
En dehors de sa fonction militaire, Safed était également un centre commercial — point de passage entre la côte et l'intérieur, marché de redistribution pour les produits agricoles de la Galilée — et religieux, avec plusieurs mosquées et madrasas dont les vestiges sont difficiles à identifier clairement dans le tissu de la ville ottomane et moderne.
La Mosquée al-Ahmar (« la rouge ») de Safed, ainsi nommée en raison de la couleur rougeâtre de sa pierre, est un vestige mamelouk partiellement conservé — une salle à colonnes de réemploi (certaines à chapiteaux croisés) couverte de voûtes en berceau, avec un mihrab en marbre blanc d'une belle facture. Sa datation précise est incertaine — elle se situe dans la seconde moitié du XIIIe ou au début du XIVe siècle (Petersen, op. cit., vol. I, p. 271-278).
Naplouse (Nablus)
Naplouse — l'ancienne Sichem biblique, puis Neapolis romaine — était sous les Mamelouks le principal centre urbain de la Samarie. Sa position dans une vallée encaissée entre le mont Gerizim et le mont Ebal, sur la route caravanière est-ouest traversant la Palestine centrale, lui conférait une importance commerciale et stratégique.
La Grande Mosquée de Naplouse (al-Masjid al-Kabir, ou al-Jami' al-Kabir) — construite sur les fondations d'une cathédrale croisade elle-même bâtie sur une mosquée byzantine et une ancienne basilique romaine — fut restaurée et embellie par les Mamelouks. Son minaret, de plan carré, est caractéristique du style mamelouk syrien — proche des minarets damascènes plutôt que des minarets jérusalémites, ce qui illustre l'appartenance administrative de Naplouse à la province de Damas.
Le Khan al-Wakala de Naplouse — caravansérail mamelouk du XIVe siècle — est partiellement conservé dans le tissu de la vieille ville. Sa cour intérieure et ses galeries à arcades en plein cintre témoignent de la vitalité commerciale de la ville sous les Mamelouks.
L'architecture mamelouke ene se limite pas aux grandes villes. Des vestiges de structures mameloukes ont été identifiés dans de nombreux villages et sites ruraux — mosquées de village, fontaines (sabils), tours de guet (buruj), caravansérails (khans) le long des routes, et structures agricoles.
Qaqun (aujourd'hui Qaqun, nord d'Israël) possédait une tour mamelouke (Burj Qaqun) — un donjon carré de pierre à bossage construit dans la seconde moitié du XIIIe siècle, qui commandait la plaine de Sharon et la route menant de la côte vers l'intérieur. Cette tour, aujourd'hui isolée dans un paysage agricole, est l'un des nombreux vestiges des structures défensives mameloukes disséminées dans la plaine côtière.
Les mosquées de village mameloukes — construites dans des dizaines de villages ruraux de Palestine — sont souvent de petites structures à une nef, en pierre de taille locale, avec un mihrab sculpté et un minaret simple. Ces mosquées rurales témoignent de la politique mamelouke d'islamisation du territoire palestinien — une islamisation qui ne fut pas imposée par la violence mais qui progressa naturellement avec le temps, le développement des communautés musulmanes locales et la fondation d'institutions religieuses. >> suite : les arts mamelouks